Divergence des prix

Les prix de marché suggèrent que l'inflation ne figure pas sur la liste des préoccupations des investisseurs, ce qui est cohérent avec la récession actuelle et la perspective d'une reprise au mieux terne. Néanmoins, quelques observateurs se demandent si l'inflation pourrait surprendre à la hausse, compte tenu notamment des importantes mesures de relance budgétaire et monétaire mises en œuvre dans l'économie.

Michala Marcussen, Chef Economiste du Groupe et Directrice des Etudes économiques et sectorielles

01/06/2020

S'il n'est pas impossible que l'inflation soit alimentée par les mesures de relance, nous considérons qu'il s'agit plutôt d'un risque de queue de distribution, notamment en raison des forces déflationnistes encore puissantes qui découlent de la fragilisation des bilans par la crise. Toutefois, en examinant en profondeur, on constate des divergences dans l'évolution des prix, que ce soit pour les produits et services ou entre les pays.

Evoquant le risque d’inflation, les chocs pétroliers des années 70 viennent souvent à l'esprit. Dans la crise actuelle, la faiblesse de la demande et l'excès de l'offre ont fait chuter les prix du pétrole, et les ont même brièvement amenés en territoire négatif. La demande devrait se redresser avec la levée des mesures d'endiguement du Covid-19, mais pour certains des secteurs les plus gourmands en énergie, comme le transport aérien, la reprise sera probablement lente.

Par contre, les prix du fret aérien, actuellement en situation de pénurie avec l'immobilisation au sol de nombreux vols de passagers, ont grimpé en flèche ; normalement, la baisse des prix du pétrole aurait du entrainer celle des prix du fret. Plus généralement, on constate que les perturbations donnent lieu à des changements de prix tout au long de la chaîne d'approvisionnement. Par exemple, les prix de nombreux produits alimentaires frais ont augmenté pour les consommateurs au détail, tandis que les agriculteurs ont du mal à acheminer leurs produits vers le marché et se retrouvent avec des excédents. Certains de ces changements de prix pourraient durer jusqu'à la reprise, voire au-delà, selon la façon dont les producteurs s'adapteront, les préférences des consommateurs changeront et les politiques gouvernementales évolueront.

Pour revenir au secteur de l'énergie, un changement semble bien en cours. Plusieurs producteurs ont annoncé des réductions d'investissement dans les combustibles fossiles et prévoient de baisser davantage leurs émissions. Le moment semble opportun, les gouvernements explorant de nouveaux accords verts, soutenant les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique. En outre, le sauvetage des compagnies aériennes nationales s'est parfois accompagné d’une exigence de réduction des liaisons intérieures, la où des trains à grande vitesse plus écologiques sont disponibles. Là encore, des changements durables des prix relatifs semblent probables.

L'une des préoccupations actuelles est la forte dimension nationale des politiques gouvernementales et, dans certains cas, le protectionnisme pur et simple. Cela représente un défi mondial, notamment pour les économies émergentes, où les investissements étrangers directs ont été un moteur de croissance essentiel. Ces politiques pourraient entraîner une dépréciation de la monnaie, qu'elle soit intentionnelle ou résultant du dosage des politiques monétaire et budgétaire, et ce au prix d'une inflation intérieure plus élevée et d’un risque de représailles tarifaires.

Bien sûr, les variations de prix relatifs ne sont pas un phénomène nouveau ; et si une faible inflation a été la norme ces dernières années, les grognements concernant les coûts élevés de l'immobilier ont été monnaie courante. La question est maintenant de savoir comment la crise va modifier la demande immobilière, par l'augmentation du travail à domicile qui réduit la demande d'espaces de bureau, par des changements d’habitudes de consommation, par de nouvelles préférences en matière de logement, ou par le fait que les centres urbains seraient délaissés. Beaucoup peut dépendre des progrès de la médecine, mais certains changements peuvent s'avérer durables.

Dans l'ensemble, il n'est pas difficile de voir la possibilité de changements de prix importants, et la question demeure de savoir si le dosage actuel des politiques d'accommodement pourrait en fin de compte entraîner une inflation généralisée dans les économies avancées. C'est possible, mais l'histoire montre qu'une dette élevée peut tout aussi bien conduire à la déflation. L'équilibre entre ces forces pourrait bien dépendre des structures économiques et, pour revenir aux années 1970, il faut se rappeler que l'indexation des salaires faisait partie de l'équation qui faisait augmenter à la fois l'inflation et le chômage. Espérons que les gouvernements éviteront de telles politiques et favoriseront l'éducation en tant qu'élément clé des politiques de redistribution afin d'augmenter la productivité et de réduire les inégalités, sans inflation coûteuse.

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