L'Union des marchés des capitaux dopera la croissance économique

Séverin Cabannes, Directeur général délégué, revient sur les obstacles à lever pour que l’Union des Marchés de Capitaux soutienne véritablement la croissance et l’emploi en Europe. Ce texte est la base d'un article publié dans le Wall Street Journal le 29 avril 2015.

« En posant les jalons de son projet phare d'Union des marchés des capitaux avec le lancement d'une consultation sur son livre vert, la Commission européenne a montré sa détermination à doper la croissance économique de la région en facilitant l'accès des PME et des investisseurs institutionnels aux marchés des capitaux et aux financements dont ils ont besoin. Cet accès élargi contribuera à améliorer la croissance économique, à créer de l'emploi et à réduire le niveau encore trop élevé du chômage dans la zone euro. Cependant, cette union ne sera vraiment efficace que si les banques européennes ont la possibilité de jouer un rôle actif sur les marchés des capitaux. Pour cela il faut lever les obstacles que représentent certaines réformes actuellement en discussion.

S'il était possible d'harmoniser les lois sur les valeurs mobilières et l'insolvabilité en Europe, ainsi que la fiscalité de l'épargne à long terme, la région serait dotée de marchés des capitaux homogènes, comme c'est le cas aux États-Unis, où les entreprises américaines obtiennent plus de 70 % de leurs financements sur les marchés des capitaux privés. Ces objectifs, qui relèvent de la question épineuse de la souveraineté nationale, seront toutefois difficiles à atteindre. Dans ces conditions, les régulateurs et responsables politiques ont raison de s'atteler à des objectifs plus réalisables à court terme. Il s'agit notamment de redynamiser le marché de la titrisation des prêts, de développer les placements privés et de développer le marché européen du haut rendement, des initiatives qui vont toutes dans le bon sens pour doper la croissance économique. Cela suppose que les banques européennes puissent les entreprises à se financer sur les marchés secondaires ; paradoxalement, si les règles relatives aux fonds propres des banques ont permis de renforcer le système financier, elles ont également réduit la capacité des établissements à intervenir sur les marchés secondaires.

Contraintes par les règles introduites au lendemain de la crise financière à détenir des réserves de capital plus élevées, les banques européennes s'appuient plus sur leurs capacités de conseil, et moins sur leur bilan, pour aider leurs clients à lever des capitaux. Selon les données de la Banque centrale européenne, entre 2009 et début 2015, la part des marchés financiers dans la dette des entreprises de la zone euro est passée de 13 % à 20 %, alors qu'elle était stable avant la crise. C'est en France que la désintermédiation augmente le plus rapidement : les titres obligataires représentaient en ce début d'année 37 % de la dette des entreprises, contre 26 % en 2009. Depuis, un volume net de dette de près de 450 milliards d'euros a été émis par les entreprises de la zone euro, dont la moitié par des sociétés françaises.

Les nouvelles règles de capital ont permis de rendre le système bancaire mondial plus sûr et de réduire sa vulnérabilité aux chocs systémiques. Pourtant, tout en encourageant les émissions d'obligations d'entreprise sur les marchés financiers au détriment du crédit bancaire, elles ont également rendu certaines activités à forte consommation de capital sur le marché secondaire (comme la tenue de marché) plus coûteuses pour les banques, qui sont moins disposées à conserver de vastes stocks d'actions ou d'obligations. Selon les estimations de la Banque des règlements internationaux, les stocks de titres des banques ont diminué de 70 % depuis 2007, tandis que les actifs des gestionnaires d’actifs nécessitant une exécution immédiate ont doublé. Cela a déjà des conséquences néfastes pour la liquidité sur les marchés secondaires, comme en témoignent les récents accès de volatilité, un phénomène qui a pu être amplifié par la capacité insuffisante de tenue de marché des banques résultant des nouvelles contraintes réglementaires.

Plus récemment, les réformes financières en cours de discussion, comme la réforme de structure des banques ou la taxe sur les transactions financières, pourraient encore réduire la capacité des banques européennes à assurer le bon fonctionnement des marchés secondaires. Imposer une taxe globale dans seulement 11 pays de la zone euro irait à l'encontre des objectifs clés de l'Union des marchés des capitaux visant à mettre un terme à la fragmentation entre les 28 marchés financiers nationaux de l'Union Européenne et à abaisser les coûts de financement des entreprises. De même, séparer les activités de tenue de marché des banques dans une entité à capitalisation distincte, comme le préconisent les partisans de la réforme de la structure des banques, aurait pour effet de brider encore l'aptitude des établissements européens à jouer un rôle actif sur les marchés des capitaux, au service de leurs clients. Avec une telle structure, les banques européennes souffriraient d'un désavantage compétitif vis-à-vis de leurs homologues non-européens, en particulier les grandes banques universelles américaines. Elles pourraient même finir par être exclues des activités de tenue de marché, tandis que les émetteurs souverains, les entreprises et les institutions financières du Vieux Continent seraient obligés de s'appuyer uniquement sur des acteurs non-européens pour leurs activités de marché et de couverture. Cela aurait indéniablement des conséquences négatives sur la souveraineté économiques européenne, en particulier en temps de crise.

L'Union des marchés des capitaux peut contribuer à libérer le potentiel  de croissance dont l’Europe a besoin de toute urgence et à réduire un chômage toujours élevé, si les régulateurs reconnaissent le rôle essentiel des banques dans sa réussite et seulement s'ils prennent à bras le corps les réformes qui empêchent a région de bénéficier du soutien dont elle a besoin. »

29/04/2015