Vaut-il mieux guérir que prévenir ? - L'Agefi du 12/10/2017

Mieux vaut prévenir que guérir. Mais l’histoire nous enseigne que de nouvelles crises économiques et financières se produiront inévitablement, provoquées le plus souvent par des causes inattendues.

Cette réalité signifie que les outils de gestion de crises sont tout aussi importants que les outils de prévention de crises. Lorsque la crise des dettes souveraines a éclaté en 2009, la zone euro était mal préparée. Depuis lors, la région s’est munie de plusieurs nouvelles institutions et outils de gestion et prévention de crise. Pour soutenir un Etat membre en difficulté, la zone euro a créé le mécanisme européen de stabilité (MES) avec une capacité de prêts de 500 milliards d’euros. Par ailleurs, le MES bénéfice d’un soutien en théorie illimité du programme des opérations monétaires sur titres (OMT) géré par la Banque centrale européenne (BCE). Côté banques, la zone euro s’est dotée d’un mécanisme de résolution unique dans le cadre de la nouvelle union bancaire européenne. En outre, pour soutenir la reprise économique, la BCE dispose désormais de plusieurs nouveaux outils dits « non conventionnels » (opérations de refinancement à long terme, programme d’achat d’actifs et taux de dépôt négatif).

Bien que ces nouvelles institutions et outils marquent des avancées significatives pour la zone euro, un consensus se dégage aujourd’hui au sein des décideurs européens : le dispositif actuel reste insuffisant pour faire face à une nouvelle crise majeure ; aussi bien en termes de taille des programmes qu’en termes de gouvernance. D’où plusieurs propositions pour partager les risques : la création d’un ministre des Finances de la zone euro, un budget commun pour la zone euro, un fonds monétaire européen, un système européen d’assurance des dépôts et multiples variantes d’« eurobonds ». Ces mécanismes de partage des risques seraient utiles non seulement en cas de crise, mais renforceraient dans tous les cas la crédibilité de la zone euro quant à sa robustesse, contribuant à la croissance économique et la création d’emplois. Une question fondamentale sous-tend cependant ces propositions : quelle conditionnalité faut-t-il mettre en place en échange de ce partage des risques ? Sur le plan politique, la conditionnalité rassure les électorats des Etats membres dits « forts ». Elle permet que ces mécanismes de partage de risque ne soient pas simplement vus comme un « transfert » aux Etats dits « faibles ».

Sur le plan politique, la conditionnalité rassure les électorats des Etats membres dits « forts ».

Michala Marcussen, Chef économiste du groupe Société Générale et Directrice des Etudes économiques et sectorielles

La conditionnalité vise en outre à éviter des dérives budgétaires et autres excès qui pourraient fragiliser la zone euro. Cependant, une conditionnalité trop restrictive pourrait s’avérer contre-productive et provoquer des risques, aussi bien sur le plan politique qu’économique.

Pour illustrer ces difficultés, regardons la proposition de transformer le mécanisme de stabilité européen (MSE) en fonds monétaire européen (FME). Pour être crédible, le nouveau FME devrait être doté de moyens financiers importants, ce qui augmenterait considérablement le niveau de partage des risques entre Etats membres. D’aucuns ont suggéré que le FME prenne en charge la surveillance des règles fiscales, aujourd’hui du ressort de la Commission européenne. La question est de savoir si un tel transfert aboutirait à une mise en œuvre plus efficace des règles existantes en matière de discipline budgétaire. Dans le doute, certains proposent d’aller plus loin et de mettre en place une forme de mécanisme de restructuration de la dette souveraine quasi automatique dans le cas où un Etat membre demande le soutien du FME. Bien que cette idée soit intellectuellement attrayante, plusieurs problèmes surviennent en pratique.

Quant à la gestion d’une crise future, l’application stricte de règles en pleine crise est souvent difficile. Imaginons, par exemple, une situation où, dans l’Etat membre en crise, une importante quantité de la dette souveraine de cet Etat soit détenue par les banques du pays. Une restructuration de la dette risque d’ajouter une crise bancaire à la crise souveraine. La nécessité de briser le lien entre les Etats membres et les banques domestiques est aujourd’hui bien reconnue et a par ailleurs motivé la création de l’union bancaire européenne. La mise en place d’une conditionnalité stricte et jugée crédible par les marchés financiers pourrait aussi, par l’effet des anticipations, provoquer un élargissement des spreads de taux, et peser sur la reprise économique. Résoudre cette question nécessitera un équilibre délicat entre le partage des risques et la conditionnalité. Le fait que la zone euro bénéficie actuellement d’une reprise économique devrait rendre l’exercice plus facile. Néanmoins, sur le plan politique, la situation reste complexe. Bien que cela ne soit pas souhaitable, la zone euro pourrait, par manque de courage politique, décider que « la guérison est finalement plus facile que la prévention ».

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