Pays émergents : à la recherche d’un nouveau souffle

Analyse d’Ariel Emirian, Economiste chez Société Générale
12 février 2014

Au moment où la situation économique et financière des pays développés semble en phase d’amélioration graduelle aussi bien aux États-Unis que dans la zone euro, au Royaume-Uni ou au Japon, de nouvelles questions surgissent cette fois-ci venant du monde émergent.

Ceci est d’autant plus remarquable que les pays émergents étaient considérés depuis 2008 comme le maillon fort de la croissance mondiale face à une Europe et une Amérique embourbés dans différentes crises. Cette situation des émergents était en fort contraste par rapport à celle des années 80 caractérisée par des défauts souverains en cascade et que l’on a appelée « la décennie perdue », ou celle des années 90 où les pays émergents traversèrent différentes crises financières et/ou souveraines telles que celles du Mexique en 1994, de l’Asie en 1997, de la Russie en 1998 ou de l’Argentine en 2002, pour ne citer que les plus emblématiques.

Au tournant du siècle, les pays émergents rentrent dans une période de croissance forte, tirée par la conjonction de plusieurs facteurs : l’insertion internationale de la Chine, la hausse des cours des matières premières (dont beaucoup de ces pays sont exportateurs), l’amélioration des termes de l’échange et une liquidité mondiale abondante. Or tous ces facteurs, à l’origine de ce qu’on pourrait appeler la « décennie gagnée », sont aujourd’hui en train de s’estomper ou de se retourner. Cela ouvre deux grandes interrogations qui inquiètent les marchés depuis plusieurs mois :

  • Quelle sera l’ampleur du ralentissement Chinois ? Cette question est au cœur du thème du ralentissement structurel dans les grands pays émergents.
  • Quel sera l’impact d’une politique monétaire américaine moins accommodante ? Cette inquiétude explique en partie la baisse de l’appétit pour des actifs risqués, parmi lesquels, les marchés émergents.

A ces grandes interrogations s’ajoute la perception d’une montée du risque politique dans des pays comme la Turquie, l’Ukraine, la Thaïlande ou l’Argentine.

Ce contexte a entraîné, depuis le début de l’année, un mouvement de retrait de capitaux des pays émergents qui se traduit par des marchés en baisse et une dépréciation des devises contre le dollar et l’euro. Comme en mai 2013 (après les déclarations de la FED sur l’infléchissement progressif de sa politique monétaire d’assouplissement) cet épisode touche plus particulièrement les pays dont les déficits commerciaux se sont dégradés au cours des dernières années. En effet, l’augmentation de ces déficits externes a rendu ces pays dépendants des financements internationaux et donc plus sensibles aux flux de capitaux. Cependant, il est à noter que, de manière générale, les pays émergents sont aujourd’hui dans une situation financière plus solide que lors des grandes crises des années 90. En effet, ces pays sont déjà passés par une longue phase de désendettement, ils ont des régimes cambiaires plus flexibles qui permettent d’amortir les chocs et ont pu constituer des réserves de change qui représentent dans la situation actuelle un matelas de sécurité certain. Il ne s’agit donc pas d’une crise généralisée des pays émergents.

Tous les pays ne sont évidemment pas dans la même situation. Comme déjà mentionné, les pays les plus touchés par les mouvements actuels sont ceux avec des déficits externes et dont les monnaies se déprécient depuis mai 2013 comme la Turquie, l’Inde, l’Indonésie, l’Afrique du Sud et le Brésil. Ces pays entament une phase d’ajustement qui devrait se traduire par une moindre croissance. La Russie et la Chine font face à des problématiques plus structurelles. Le premier devant chercher à diminuer sa dépendance à la rente pétrolière et le second devant rééquilibrer son mode de croissance vers plus de consommation et moins d’investissement. De leur coté, les pays d’Europe centrale et orientale profitent du léger mieux en zone euro et sont dans l’ensemble en phase de reprise très progressive de la croissance après des années d’ajustement. D’autres pays affichent des taux de croissance élevés ou en accélération. Certains enregistrent une accélération de leurs exportations (Corée, Malaisie, Philippines), d’autres bénéficient d’un cycle favorable d’IDE, Investissement direct à l’étranger, (Mexique, Pérou, Colombie, Chili, divers pays d’Afrique subsaharienne), d’autres sont des pays rentiers comme les pays du Golfe.

A moyen terme, toute la question est de savoir comment se fera l’évolution des modèles de croissance des pays émergents. Ces pays courent le risque de tomber dans ce qu’on appelle le piège des pays à revenus intermédiaires, c’est-à-dire, après leurs succès passés, de rester « collés » à leur niveau actuel de développement. Face à ces défis, ils vont devoir revoir leur modèle de développement et faire face à une modération de leur croissance, et ce dès l’horizon 2014-2015. Pour autant, cette croissance plus modérée resterait dans l’ensemble supérieure à celle des pays développés, en raison d’un potentiel de rattrapage pas encore épuisé, des investissements en cours notamment dans les infrastructures, et dans certains pays émergents d’une démographie encore favorable.