Dès l'origine : une histoire de banquiers entrepreneurs

« Société Générale… pour favoriser le développement du commerce et de l'industrie en France ». Il y a cent cinquante ans, Napoléon III signe le décret donnant naissance à Société Générale. Au service de l'économie, ses fondateurs ont fait de l'esprit d'entreprendre la raison d'être de la banque. Retour sur la genèse du Groupe.

Mercredi 4 mai 1864. Palais des Tuileries. Assis à son bureau, Napoléon III relit avec attention le document que vient de lui soumettre Armand Béhic, son ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics. Il s'agit d'un décret autorisant la création d'une banque et d'une note annexe décrivant ses statuts. Sans la moindre hésitation, il appose sa signature au bas du manuscrit. À la vérité, le monarque a toutes les raisons de se féliciter d'une telle initiative. Voilà maintenant un an que les promoteurs du projet, unis face à l'adversité, ont entamé des démarches auprès des pouvoirs publics et qu'ils luttent pied-à-pied contre les manœuvres de leurs concurrents. Portés par des idéaux de progrès, ils ont réaffirmé leur volonté de fonder un vaste établissement de crédit qui serait, en épaulant le lancement de firmes commerciales et industrielles, un outil de la modernisation de l'économie nationale. Un choix bienvenu au moment où la signature de différents traités de libre-échange à partir de 1860 crée un contexte favorable à l'essor d'un marché de capitaux et du monde de l'entrepreneuriat. Aussi, l'empereur ne s'y trompe pas en approuvant la raison sociale de la nouvelle banque : « Société Générale pour favoriser le développement du commerce et de l'industrie en France ».

Napoléon III a d'autres sources de satisfaction. Elles tiennent à la personnalité des fondateurs et aux moyens mis en œuvre. Dotée d'un capital de 120 millions de francs, Société Générale dispose, pour l'époque, de ressources propres suffisantes pour se lancer dans les affaires. Surtout, elle prend les contours d'une banque universelle. Ses promoteurs ont obtenu qu'elle soit autorisée à faire « toutes les opérations qui sont du domaine ordinaire des institutions de crédit, mais encore à faciliter par son concours l'exécution des grands travaux d'utilité publique ou privée, à négocier tous emprunts et à participer, en un mot, à toutes les opérations financières qui auraient pour objet d'accroître les forces productives du pays et d'étendre les relations du commerce international ».

L'équipe dirigeante incarne à merveille cette interface entre la finance et l'industrie. Proche de la famille Rothschild, elle réunit en son sein les plus grands entrepreneurs du Second Empire. Joseph-Eugène Schneider, qui a bâti sa fortune dans la sidérurgie à la tête des forges du Creusot, est le premier président de Société Générale (1864-1867). Paulin Talabot, quant à lui, est l'un des capitaines d'industrie les plus dynamiques de la fin du XIXe siècle. Issu de l'école Polytechnique et de celle des Ponts et Chaussées, il a assis sa renommée en œuvrant au développement du réseau ferroviaire en France, notamment à travers l'exploitation de la ligne « Paris-Lyon-Méditerranée » (PLM) – ancêtre de la SNCF – qui a tant stimulé l'économie française. C'est à son initiative que Société Générale, dont il est administrateur (1865-1885), se place au cœur de la Révolution industrielle et développe ses activités à l'étranger. Alphonse Pinard, qui assure la présidence du Comptoir national d'Escompte de Paris (CNEP), joue un rôle tout aussi déterminant dans la fondation de la banque. Pour mieux tourner l'établissement vers l'animation du marché financier, il réunit un pôle bancaire à l'échelle européenne. Aussi, derrière ces trois chefs de file, on trouve des financiers aux origines diverses. Le Britannique Edward Blount, notamment, est un banquier très renommé, placé au cœur des réseaux d'affaires parisiens, mais avec des liens étroits avec la City. Esprit entreprenant et ouvert aux innovations, il est administrateur (1864-1886) puis président de Société Générale (1886-1902). Connus pour leurs créations industrielles, les Genevois Édouard Hentsch et Jean-François Bartholony apportent eux aussi leur expérience de la haute banque pour guider les pas du nouvel établissement.

Par une certaine coïncidence, les membres fondateurs de Société Générale tiennent un conseil d'administration, ce même 4 mai 1864, dans un salon de l'hôtel Saint-Julien, au 17 rue Laffitte, dans le IXe arrondissement de Paris. Le lieu ne pouvait être mieux choisi. Jadis propriété de la reine Hortense, cette demeure a vu naître Napoléon III qui, en autorisant sa création, tient la banque sur les « fonts baptismaux ». Pour l'occasion, les locaux ont été mis à la disposition des administrateurs par la famille Rothschild, propriétaire de l'immeuble. Au cours de la réunion, le Conseil prend la décision d'installer des bureaux à quelques pâtés de maison de là. C'est au 54-56, rue de Provence, que Société Générale établit son premier siège social. Inscrite sur une plaque de marbre, au-dessus du porche d'entrée, la dénomination complète de la banque résume l'esprit d'entreprise qui a présidé à sa naissance. Son histoire est déjà en marche...