Sir Edward Blount (1809-1905) : un citoyen britannique à la tête de Société Générale

Porté par des idéaux de progrès, le financier britannique Edward Blount est l’un des pères fondateurs de Société Générale, dont il a fini par assurer la présidence. Portrait d’un banquier francophile aux multiples facettes qui aura marqué de son empreinte l’histoire du Groupe.

Né en 1809, Edward Blount est issu d’une famille de riches propriétaires terriens britanniques. Sérieux et appliqué, doté d’une grande ouverture d’esprit, il reçoit l’éducation soignée d’un jeune homme de la gentry catholique. Grâce à l’influence de son père, cofondateur de la Provincial Bank of Ireland et membre du Parlement, il s’initie au monde de la finance, des milieux politiques et de la diplomatie. Après un court passage au département de l’Intérieur, il offre ses services au ministère des Affaires étrangères (Foreign Office). Il est d’abord nommé attaché à l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris, avant d’être affecté au consulat britannique à Rome. Mais l’aristocrate nourrit bientôt de nouvelles ambitions. En 1831, il devient banquier chez le correspondant d’une banque anglaise, Callaghan & Co, puis s’installe à son propre compte. Trois ans plus tard, il franchit une nouvelle étape en s’associant avec Charles Laffitte pour établir une maison de crédit qui, forte du soutien de la famille Rothschild, se donne pour but d’accompagner la création d’entreprises métallurgiques et ferroviaires de part et d’autre de la Manche. La Révolution industrielle bat son plein. Fasciné par les locomotives, au point d’en conduire parfois de ses propres mains, Edward Blount œuvre au développement du réseau de voies ferrées en France, si bien qu’il siège au conseil d’administration d’une demi-douzaine de compagnies ferroviaires... Plus encore, il assied sa réputation sur la place bancaire européenne en tant qu’intermédiaire privilégié entre la finance britannique et le monde de l’entrepreneuriat français. L’esprit d’entreprise, répète-t-il, est sa « raison d’être » et c’est en France, son pays d’adoption, qu’il choisit de s’établir. Déjà la célébrité lui tend les bras.

Et cependant, Edward Blount connaît un grave revers de fortune. La crise financière de 1847 précipite sa ruine. L’année suivante, au moment de la chute de la monarchie de Juillet, il aide Louis-Philippe et sa famille à s’enfuir en Angleterre. Loin de céder au découragement, il s’applique à rembourser ses créanciers et à préparer son retour aux affaires. Le succès est au rendez-vous. En 1851, avec l’aide de son réseau anglais, il fonde une société en commandite sous le nom d’Edward Blount & Co qui lui permet d’épauler le lancement de nombreuses firmes industrielles. Au fil des années, ses activités se démultiplient. Ainsi, on le trouve à la fois membre du Conseil d’administration de la Compagnie de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) et membre fondateur de la Compagnie générale des eaux dont il assure la présidence à partir de 1862. Lorsque les circonstances s’y prêtent, il n’hésite pas à étendre son champ d’action en dehors des frontières françaises. À l’étranger, il participe notamment à l’industrialisation de la Ruhr à travers la Société des mines et fonderies du Rhin. En Italie, il met ses compétences au service du Saint-Siège en organisant l’émission en France d’une série d’emprunts pontificaux et, après le Risorgimento, il est à l’initiative du transfert d’une partie des dettes du Vatican vers le nouvel État italien.

Porté par des idéaux de progrès, Edward Blount devient en 1864, avec les industriels Eugène Schneider et Paulin Talabot, l’un des pères fondateurs de Société Générale, un établissement de crédit destiné à « favoriser le développement du commerce et de l’industrie en France ». Un choix bienvenu au moment où la signature de différents traités de libre-échange à partir de 1860 crée un contexte favorable à l’essor d’un marché de capitaux et du monde de l’entrepreneuriat. Placé au cœur des réseaux d’affaires parisiens, disposant de liens étroits avec la City, Blount apporte à la banque toute son expérience, son savoir-faire et son propre fonds de commerce. Un concours efficace qui permet bientôt à Société Générale de faire fructifier ses intérêts et de s’intégrer pleinement au courant des affaires internationales. Étonnant ses collaborateurs par sa puissance de travail, son excellente mémoire, le calme de son caractère et sa volonté de fer, il fait preuve au fil des années d’une abnégation et d’un engagement à toute épreuve. Pendant l’hiver 1870-1871, alors que les troupes prussiennes assiègent Paris, Blount prend en charge les intérêts de ses compatriotes en tant que consul de Grande-Bretagne. Après la reddition, il organise la distribution de vivres en provenance d’Angleterre aux Parisiens affamés. En outre, c’est à son instigation que le Conseil d’administration de Société Générale prend la décision, au printemps 1871, d’ouvrir une succursale à Londres, au cœur de la City, centre névralgique de la finance internationale. La banque entre dans une nouvelle ère. C’est la première fois qu’elle s’implante à l’étranger par le biais d’une représentation directe.

Edward Blount marque de son empreinte l’histoire de Société Générale. Il en est à la fois administrateur (1864-1902), vice-président (1870-1886), puis président (1886-1902). Et s’il laisse, à partir de 1888, la responsabilité exécutive au baron Hély d’Oissel, son vice-président, l’aristocrate britannique n’en continue pas moins à veiller aux intérêts de ce qu’il appelle affectueusement « la Maison ». Passionné de chevaux et habitué des champs de courses, membre des clubs élégants de Paris comme de Londres, président de la Chambre de commerce britannique à Paris, commandeur de la légion d’Honneur, et chevalier de l’ordre du Bain, sir Edward Blount se retire en Angleterre en 1901. Il décède quatre ans plus tard, presque centenaire, dans son manoir du Sussex.

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