Société Générale à l’épreuve de la Grande Guerre

Été 1914. À l’instar de ses concurrentes, Société Générale apporte une contribution capitale à l’effort de guerre en soutenant les entreprises et les organismes qui se consacrent à la défense nationale.

Le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, est assassiné à Sarajevo. Le jeu des alliances s’enclenche et débouche sur une guerre, d’abord européenne puis mondiale, dont personne ne peut alors imaginer l’horreur. En France, le gouvernement en appelle à l’Union sacrée. Le 1er août 1914, le président Poincaré signe l’ordre de mobilisation générale. Deux jours plus tard, l’Allemagne déclare la guerre à la république française. Au nom de la défense nationale, les autorités prennent rapidement des mesures, pour certaines impopulaires, qui affectent l’ensemble du secteur bancaire. À Paris comme en province, les banques sont assaillies de demandes de retraits. Pour freiner la thésaurisation et couvrir les dépenses inhérentes à l’état de belligérance, le gouvernement décrète un moratoire, c’est-à-dire une suspension des créances qui s’étend aux dépôts en espèces et aux comptes courants. Ainsi se dessine les contours d’une économie de guerre à laquelle les banques concourent pleinement.

Les événements de l’été 1914 provoquent un brutal ralentissement de l’activité. En quelques jours, Société Générale voit ses effectifs fondre. Sur ses 15 000 agents, plus de 8 000 sont appelés sous les drapeaux. Deux mille d’entre eux tomberont au champ d’honneur. Encore faut-il ajouter les blessés, mutilés et invalides de guerre, pour se représenter l’ampleur des pertes. À l’instar des autres entreprises, la banque recourt à la main-d’œuvre féminine pour pallier les départs des mobilisés et assurer la continuité du service. Les femmes représentent jusqu’à 85 % du personnel parisien. Tandis que les combats se poursuivent sans discontinuer dans le nord et l’est du pays, les civils ne sont pas ménagés. À l’arrière, ils sont victimes du renchérissement du coût de la vie, de la stagnation des salaires et de la raréfaction des denrées, ce qui amène Société Générale à adopter des mesures pour venir en aide aux familles de ses employés, notamment aux veuves et aux orphelins. La banque contribue également à des œuvres de guerre au bénéfice des prisonniers (envois de colis, hôpitaux, facilités de transferts de fonds).

Dès août 1914, devant l’avance des troupes allemandes, la banque s’applique à protéger leur personnel et à sécuriser leurs valeurs. D’autant que l’ennemi menace les communications et, pour pourvoir à ses besoins, procède à des confiscations et à des réquisitions sur la ligne de front. À la demande du ministre des Finances, elle transfère à Bordeaux, pour un court laps de temps, la direction des agences de province, le portefeuille, le personnel, les coupons, le service étranger, les services de la direction générale et le siège des séances du Conseil d’administration. Le 5 septembre, à la veille de la bataille de la Marne, elle songe à rapatrier les titres et valeurs conservés à l’abri de l’immeuble du Trocadéro. Mais l’importance des dépôts empêche la réalisation de ce plan. Avec l’accord du maréchal Gallieni, gouverneur militaire de Paris, il est décidé que ces titres seront noyés en cas de danger, c’est-à-dire dans l’hypothèse d’une occupation de la capitale par l’ennemi. Ces précautions ne sont pas prises à la légère. C’est dans cette optique que le directeur-général Homberg fait transporter à l’agence centrale du 29, boulevard Haussmann tous les documents qui permettront de reconstituer les dossiers des clients ainsi que des sacs de sable qui seront utilisés, en cas de force majeure, pour obstruer l’escalier menant aux coffres-forts. Au printemps 1918, la direction fera preuve de la même prévoyance lorsqu’une contre-offensive allemande menacera à nouveau Paris.

Pendant quatre ans, l’activité commerciale est principalement tournée vers l’effort de guerre. À l’instar de ses concurrentes, Société Générale contribue au placement des valeurs du Trésor (bons et obligations de la Défense nationale, titres de rente, etc.) tout en soutenant les industries d’armement, y compris les débuts de l’aviation militaire. Une tâche d’autant plus délicate qu’une partie de son réseau se trouve aux avant-postes. Dans les régions envahies, les dégâts matériels témoignent de l’intensité des combats. Seize agences ou bureaux sont détruits, dont ceux d’Armentières, Lens et Soissons. Vingt-cinq autres sont gravement endommagés, parmi lesquels ceux de Lille, Roubaix, Valenciennes, Longwy et Douai. En 1917, les établissements situés dans les territoires sous contrôle allemand sont placés sous séquestre. Et pourtant, malgré les dangers encourus et des effectifs réduits, seuls quelques bureaux ferment leurs portes. Les personnels des agences de Nancy et d’Amiens, par exemple, continuent courageusement à accueillir une clientèle clairsemée alors que le canon tonne au-dessus de la ville.

En règle générale, la Première Guerre mondiale a des conséquences néfastes pour les banques et les assurances. Le conflit ne menace pas leur solvabilité, mais fait fondre leurs résultats. Pour Société Générale, les deux premières années, qui correspondent à la reconversion de l’économie, sont les plus difficiles. Son bilan passe de 2,7 milliards de francs en avril 1914 à 1,6 milliard en décembre 1915. Dans la même période, le montant de son portefeuille diminue de près de 695 millions de francs. Qui plus est, entre avril 1915 et février 1916, elle doit procéder aux remboursements des avances faites par ses homologues à la veille des hostilités. Une autre complication survient, en 1917, à la suite de la révolution « d’octobre rouge » en Russie, où elle est fortement implantée. Peu après s’être emparés du pouvoir, les bolchéviks confisquent la totalité des banques privées et publiques du pays, y compris les filiales des établissements étrangers. Elles sont démantelées, tandis que les mécanismes financiers et monétaires qui les soutenaient sont suspendus. Plusieurs banques françaises, comme le Crédit lyonnais et Paribas, sont concernées par cette mesure. Société Générale perd la Banque russo-asiatique et voit s’éloigner l’espoir d’obtenir le remboursement des emprunts contractés par le régime tsariste à partir des années 1890.

Il n’empêche que Société Générale démontre une nouvelle fois sa solidité pour devenir, au rétablissement de la paix, la première banque de dépôts en France. Au milieu des événements, elle a su tenir son rang dans le courant d’affaires qui s’est peu à peu instauré tout en relayant le message de rassemblement et d’élan patriotique auprès de ses clients et employés. Dès 1916, le réveil économique a entraîné un accroissement considérable du volume des transactions commerciales, se traduisant par une utilisation plus fréquente du crédit. Par une politique prévoyante et à longue vue, l’effort est tourné vers le développement des dépôts et la recherche de remplois sains et liquides. Comme les autres grandes banques, elle parvient à s’affranchir des règles strictes imposées par le moratorium de 1914. Dans le domaine financier privé, ses placements sont très efficaces, qu’il s’agisse de sa participation à des emprunts (Ville de Paris, compagnies de chemin de fer), à des augmentations de capital de sociétés (notamment dans le secteur de l’armement) ou à des crédits consortiaux ouverts à l’étranger en faveur de l’État français, de départements ou de villes. Un signe ne trompe pas : tombé à 1,7 milliard en 1916, son bilan remonte à 2,7 milliard en 1918. Aussi, lorsque les survivants du personnel mobilisé reprennent leur emploi d’avant-guerre, ramenant au passage plus de soixante légions d’honneur, Société Générale envisage déjà avec confiance l’avenir.

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