L’ensemble du Trocadéro : Le « Fort Knox » de la Générale

À la Belle Époque, Société Générale se lance dans une politique de grands travaux pour répondre à de nouvelles exigences en matière de sécurité. Achevé en 1914, l’ensemble du Trocadéro, où elle abrite notamment sa conservation centrale des titres, en est l’une des principales illustrations.
Une ambition monumentale qui affiche une puissance sécurisante.

À la veille de la Première Guerre mondiale, les banques françaises doivent faire face à de nouvelles exigences en matière de sécurité. À Paris et dans ses alentours, la crue de 1910 a révélé la précarité de certaines installations. D’audacieuses attaques à main armée, notamment celles de la bande à Bonnot, ont défrayé la chronique. Chez Société Générale, les comités d’inspection recommandent l’adoption des mesures « les plus efficaces et les plus modernes contre les risques de vol, d’effraction et d’incendie ». Il convient donc de rassurer la clientèle, de façon visible, et de renvoyer l’image d’un établissement solide et pérenne. Aussi, parallèlement à l’édification d’un nouveau siège social au 29 boulevard Haussmann, la direction décide d’édifier un immeuble dédié à la conservation des valeurs « en dépôt et en mouvement », dans le 16e arrondissement de Paris, non loin de la tour Eiffel.

Ancré sur la colline de Chaillot, l’emplacement choisi est situé entre la place du Trocadéro, l’avenue Kléber, la rue de Longchamp et l’avenue Malakoff (aujourd’hui avenue Raymond Poincaré). Il s’agit en l’occurrence des anciennes écuries de la Compagnie générale des Omnibus. En 1911, la banque devient propriétaire des lieux et rase les bâtiments. Les travaux durent trois ans. Achevé en 1914, le nouvel immeuble, de type haussmannien, est conçu d’après les plans de Jacques Hermant. Après l’Agence centrale et l’Agence Bourse, c’est la troisième collaboration de l’architecte. D’aspect sobre et moderne, adaptée à la trame urbaine, la construction forme un triangle dans un quartier en pleine expansion. Les trois corps de bâtiment qui le composent comprennent chacun un sous-sol, un rez-de-chaussée surélevé et six étages, dont deux, érigés en retrait, sont dominés par de longues terrasses. Si l’entrée principale se trouve au 112 avenue Kléber, l’édifice est divisé intérieurement en deux parties distinctes, aménagées l’une en bureaux, l’autre en appartements privés. Il comporte une cour couverte, avec un quai de chargement pour les fourgons automobiles, et deux tours fortes : l’une, de section carrée et de dimension moyenne, abrite les titres « en mouvement », c’est-à-dire en cours d’opérations, l’autre, de forme cylindrique, est réservée aux titres en dépôt. Plus tard, elle servira d’entrepôt pour toutes sortes de valeurs, objets, œuvres d’art, documents, etc.

Au fil du temps, cette construction atypique, qui prend d’abord le nom de « tour du Trocadéro » puis de « Sogégarde », fait figure de véritable coffre-fort. C’est le « donjon » de Société Générale. Un modèle unique en son genre. Il présente un diamètre extérieur de 50 mètres et une hauteur de 34 mètres. Constitué de deux murailles circulaires en béton armé, il est bâti sur un sol composite dont l’assise est à base de calcaire. À 15 mètres sous terre, un mur circulaire de maçonnerie, doublé d’un chemin de ronde creusé dans le roc, est édifié à l’aplomb des murailles, de façon à consolider la structure et à isoler le sous-sol des galeries d’anciennes carrières creusées aux alentours. Tout travail de sape s’avère impossible. D’autant que le pourtour de l’édifice est inondé, de sorte qu’une barrière naturelle supplémentaire le rend impénétrable. En fin de journée, après la sortie des derniers agents en charge de la fermeture du site, le passage souterrain qu’ils empruntent est rempli par 40 m3 d’eau. Il devient ainsi infranchissable et rend impossible, en même temps, la propagation d’un incendie. De plus, la tour est fermée à son sommet par un couvercle de béton dont la partie centrale forme coupole. Le plafond est percé de larges baies munies de verre armé et recouvertes, chaque soir, d’épaisses dalles mobiles en béton armé dont le poids total dépasse 500 tonnes. Le sous-sol est divisé en plusieurs caveaux blindés : sept paliers comportent chacun dix alvéoles périphériques adossées à la muraille, dans lesquels se trouvent les coffres-forts. La tour ne communique avec l’extérieur que par une seule ouverture située au rez-de-chaussée. Commandée de l’intérieur uniquement, celle-ci est défendue par une dalle en béton avec une épaisse armature d’acier, une forte porte blindée et une solide grille en fer forgé. Pendant des décennies, la tour restera un sanctuaire inviolé, s’adaptant en permanence aux nouvelles méthodes de surveillance. D’aucuns la présentent comme un « Fort Knox » ou comme l’un des rares bâtiments européens capables de résister à une attaque atomique. En 1976, un système de surveillance radar est mis en service. Dans les sous-sols, des détecteurs soniques puis des caméras de surveillance sont installés. Cet équipement sera bientôt complété par des détecteurs volumétriques, des instruments sensibles à l’électromagnétisme et un dispositif de projection de gaz paralysant.
À la suite de la dématérialisation des titres, la reconversion de la tour du Trocadéro pour conserver des œuvres d’art et des fichiers informatiques dans le cadre du service « Sogégarde » à la clientèle s’avère très coûteuse compte tenu des contraintes d’exploitation du site. L’immeuble sera cédé et totalement réaménagé à la faveur d’une opération immobilière en 1987.