Un champion populaire au Club Athlétique de Société Générale

Pendant l'entre-deux-guerres, Jules Ladoumègue marque de son empreinte l'histoire du sport. Sous les couleurs du Club Athlétique de Société Générale (CASG), il réalise une série de performances qui le propulse sur le devant de la scène. Retour sur le parcours atypique d'un champion populaire.

Dimanche 5 octobre 1930. Stade Jean Bouin, dans le XVIe arrondissement de Paris. En cette fin d'après-midi, le temps est gris et frais. Sur une piste détrempée par les intempéries de la veille, Jules Ladoumègue vient de franchir la ligne d'arrivée. Soudain, une clameur s'élève. Les mains sur les hanches, le coureur du Club Athlétique de Société Générale (CASG) n'a pas le temps de reprendre son souffle. Déjà ses coéquipiers se précipitent sur lui et le portent en triomphe sous les acclamations de la foule. L'exploit que vient d'accomplir l'athlète bordelais est de taille. À l'issue d'une course parfaitement maîtrisée, qu'il a une fois de plus illuminée de sa classe en alignant sa foulée majestueuse, il a pulvérisé le record du monde du 1 500 mètres en réalisant le temps exceptionnel de 3'49''1/5 ! Pendant son tour d'honneur, le héros du jour est aux anges. L'occasion, pour lui, de mesurer sa cote de popularité et de se remémorer tout le chemin parcouru.

La vie ne l'a pas épargné. Né le 10 décembre 1906 à Bordeaux, dans le quartier de la Bastide, Jules Ladoumègue connaît une enfance malheureuse. La mort frappe prématurément ses deux parents. Privé de leur affection, il est recueilli par un oncle et grandit dans la pauvreté. Une expérience qui lui lègue une nature généreuse et une force de caractère à toute épreuve. À douze ans, il quitte l'école communale après l'obtention de son certificat d'études primaires. C'est à cet âge qu'il se découvre une passion pour le sport. Très affuté et endurant, l'adolescent démontre de belles aptitudes physiques lors des courses de demi-fond organisées par « Les Jeunes de Cypressat » de La Teste, un patronage bordelais dans lequel il est apprenti horticulteur. Ses entraîneurs remarquent sa capacité à doser son effort, à enchaîner de rapides accélérations et à rester concentré sur la piste. En 1921, il prend sa première licence à l'Union athlétique de Bordeaux et remporte des trophées régionaux. En parallèle, pour subvenir à ses besoins, il s'emploie comme jardinier dans un vaste domaine en bordure de l'hippodrome de Talence. « Très souvent, dira-t-il, je regardais les trotteurs s'entraîner. J'aimais la foulée des chevaux, j'observais attentivement leurs mouvements de jambes. Je leur dois sans doute cette élévation du genou qui a donné son style à ma course… » Il ne sait pas encore que ses folles enjambées allaient entrer dans l'Histoire.

Sérieux à la tâche, Jules Ladoumègue attend son heure. En 1924, il passe au Stade Bordelais Université Club (SBUC). Dès que son emploi du temps s'y prête, il court s'entraîner, accroît ses performances et développe un style inimitable. Malgré son petit gabarit, le Bordelais possède une foulée incroyable d'environ deux mètres. Un geste ample, élégant et d'une fluidité parfaite qui ravit les spectateurs. Trois ans plus tard, sa patience finit par être récompensée. Tandis qu'il accomplit son service militaire à l'école de Joinville, il est sélectionné pour la première fois en équipe de France et signe au Stade français, sous les couleurs duquel il bat le record de France du 3 000 mètres et obtient le titre de champion de France sur 1 500 mètres. À l'été 1928, il dispute les jeux Olympiques à Amsterdam. Aligné pour le 1 500 mètres, « Julot » obtient une prometteuse médaille d'argent. Sa légende est en marche.

C'est cependant sous le maillot de « la Générale » qu'il apparaît sous les feux de la rampe. À son retour des Pays-Bas, le Club Athlétique de Société Générale (CASG) s'attache ses services. Fondé en 1903, ce dernier fait alors partie des meilleures associations sportives d'Europe et constitue une véritable pépinière de champions. Comme beaucoup de sportifs de haut niveau, Jules Ladoumègue doit accepter une situation plus ou moins fictive au sein de l'entreprise pour se conformer aux règles de l'amateurisme. À l'époque, en effet, la loi interdit aux athlètes de vivre exclusivement du fruit de leurs performances. Le sport n'est pas encore admis comme une profession à part entière. Affecté dans le service intérieur de l'immeuble Trocadéro, au 112 avenue Kléber, le Bordelais partage son temps entre l'atelier de menuiserie et le stade Jean Bouin. De 1929 à 1931, il est quasiment imbattable sur 1 500 mètres, de loin sa discipline de prédilection. Dans un élan irrésistible, il bat successivement six records du monde sur des distances allant du 1 000 mètres au 2 000 mètres. Son secret ? Il ne court pas contre ses concurrents, mais contre le chronomètre.

Dès lors, la célébrité lui tend les bras. Jules Ladoumègue est l'athlète français le plus populaire de sa génération. Adulé du public, il éclipse les exploits de feu Jean Bouin, un autre collaborateur de Société Générale et membre du CASG ! Sa bonhomie, sa modestie et son grand cœur lui valent tous les suffrages. Sur la piste, il est intraitable. Bien qu'il lui arrive de traverser des périodes de doute, rien ne semble pouvoir arrêter sa cadence infernale, au point d'écœurer ses adversaires qu'il cloue généralement sur place dans la dernière ligne droite. À l'approche des Jeux Olympiques de Los Angeles, il rêve d'une médaille d'or. Celle-là même qui lui avait échappée quatre ans plus tôt... Sa préparation, d'ailleurs, est intensive. Il est le grand favori de la compétition. Mais le destin en décide autrement. Le 4 mars 1932, à la surprise générale, il est disqualifié par les instances internationales et radié des listes de la Fédération française d'athlétisme. Pour avoir touché des appointements externes, il est accusé de « faits de professionnalisme » et d'avoir, en conséquence, enfreint les règles élémentaires de l'amateurisme. Sa carrière est brisée.

À vingt-six ans, Jules Ladoumègue commence une nouvelle vie. C'est en excellents termes avec sa hiérarchie qu'il choisit de quitter Société Générale pour voguer vers d'autres cieux. Sa cote de popularité est demeurée intacte auprès du public. En novembre 1935, les Parisiens sont plus de 400 000 à l'acclamer sur les Champs Élysées lors d'une course de gala organisée en son honneur. « Un miracle de la ferveur » commente la presse. Il devient la vedette de plusieurs spectacles ; on le voit tour à tour courir contre des chevaux, s'exhiber à Moscou, au cirque Medrano, au casino de Paris, à la Scala de Berlin. Pendant la guerre, il obtient pour l'honneur sa requalification, mais renonce définitivement à reprendre la compétition. En 1955, après avoir entraîné les jeunes du CASG, il entre à l'ORTF comme journaliste et chroniqueur. L'année suivante, il publie son autobiographie intitulée Dans ma foulée, ouvrage couronné du prix de la littérature sportive. Regretté de tous, il s'éteint le 2 mars 1973. Aujourd'hui encore, sa foulée légendaire est montrée en modèle dans toutes les écoles d'athlétisme.