Sur le sentier de la Grande Guerre : Lettres du front (2)

Pendant la Première Guerre mondiale, les échanges de correspondances sont nombreux entre le feu et l’arrière. Conservée aux Archives historiques de Société Générale, cette sélection de témoignages écrits restitue fidèlement la vie quotidienne et l’univers psychologique des soldats.

Xivray, 24 septembre 1914
Chers amis,

Malgré mon absence de galon, je suis chef de patrouille. C’est très dangereux, mais très sportif. C’est ici que la « reptation » devient indispensable pour approcher les sentinelles boches et leur sauter au cou, car il faut éviter le bruit ; sans quoi, l’on subirait le même sort.
Nous savons tous que les nouvelles sont bonnes, que l’Empire germanique verra le drapeau français flotter à Berlin. Dans ce grand et terrible match actuel, nous avons une plus belle chance. La confiance, on l’a. Ce qui nous manque, c’est la patience. Nous avons hâte d’en finir.
Malgré plusieurs nuits passées dans les tranchées, avec de l’eau jusqu’aux genoux, je suis en bonne santé. […]
Je termine en vous embrassant bien affectueusement car maintenant, on ne se serre plus la main, on s’embrasse.

Jean Bouin

 

5 janvier 1915
Monsieur Allain,

Je rentre cette nuit d’une tournée de tranchées. Nous sommes dans un nouveau secteur qui est très mauvais et rempli de mitraille et d’eau. J’ai une bien triste nouvelle à vous apprendre : la mort de notre collègue Barbiche qui est tombé le 3 dans l’après-midi avec son capitaine. L’explosion a été violente. Ils n’ont pas eu le temps de souffrir. Moi j’étais à une dizaine de mètres. Je n’ai rien eu mais hier j’étais enfoui sous un abri pendant deux heures ; j’ai eu mon casque un peu amoché et quelques coups à la tête. Enfin je m’en suis tiré pour revenir. J’ai passé dans l’eau jusqu’au-dessus des genoux, c’est ce qui m’a sauvé.
Enfin, voici encore un coup de passé !

Alphonse Ferrier

 

Angoulême, 21 juillet 1915
Monsieur le Directeur-général,

Je suis très heureux d’avoir pu faire mon devoir. Je l’ai accompli de mon mieux. Je n’ai qu’un regret : c’est de ne pouvoir, à cause de mes infirmités, retourner sur la ligne de feu.

Emile Quéruel

 

Liffol-le-Grand, 9 septembre 1915
Monsieur le chef du personnel,

Après avoir encouru de rudes épreuves dans l’Argonne et aux Éparges, je m’en suis tiré sans égratignures, mais j’ai eu à souffrir de la dysenterie, ce qui m’a valu mon évacuation à l’hôpital. Je pense qu’avec des bons soins, je serai rétabli d’ici quelque temps quoique bien affaibli… La campagne devient longue et principalement dure ; principalement pour ceux qui ont été, comme moi, aux avant-postes.

Joseph Bay

 

8 décembre 1915
Monsieur Daussy,

Je suis toujours vivant ! […] Mais je ne vous cache pas que je suis très mécontent de la tournure des choses. […] Depuis huit jours, nous sommes au repos et il est grandement question de se rapprocher de la capitale. Dans ce cas, je viendrai vous voir à l’agence.
Ma santé est toujours excellente.
Dans l’attente de vous lire, recevez mon meilleur souvenir.

Émile Dutertre

De gauche à droite, Emile Quéruel, Joseph Bay et Emile Dutertre

 

11 janvier 1916
Monsieur,

Merci mille fois. […] Les nouvelles de nos camarades sont un précieux réconfort aux tranchées. […]
En attendant la victoire prochaine !

Ernest Charpentier

 

Salonique, 20 janvier 1916
Mon cher collègue,

Le hasard fait parfois bien les choses ! Ce matin, sur le quai, […] j’ai surpris, adossé à un mur, un jeune poilu, souriant, absorbé dans la lecture de Sport-banque. […] La présentation, je vous prie de le croire, ne fut pas longue ! Le jeune poilu (succursale A) et moi (Agence centrale) nous nous coudoyions depuis trois mois sans nous connaître, nous bornant à l’échange banal des politesses journalières. […] Depuis, voyez-vous, je me sens moins seul sous le ciel d’Orient.

Raoul Miguet

 

Verdun, 8 septembre 1916
Monsieur le Directeur,

J’ai eu l’honneur d’être cité à l’ordre de l’armée à l’occasion des affaires de Verdun. Je suis heureux d’avoir cette occasion de me rappeler à vos bons souvenirs.
Pour le présent, je vis des heures plutôt tourmentées et c’est de mon poste de combat […] que je puis vous écrire.
Ici, les communiqués vous l’apprennent, c’est nous qui menons la danse, et quelle danse ! Nous avons ce soutien, que rien n’égale, à nos peines et à nos misères. Je ne connais rien qui appelle un effort physique plus considérable que la guerre offensive lorsque l’on a le bonheur de pousser de l’avant.
J’espère avoir bientôt l’occasion de me présenter à vous pendant une permission qui peut être assez prochaine si la tâche qui nous est dévolue touche à sa fin.

Louis Botti

 

Grafenwöhr, 9 octobre 1916
Monsieur le Directeur,

J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre excellent colis du 14 septembre, contenant des provisions diverses et chaussons, reçu en parfait état.
Avec tous mes remerciements.

Charles Firquet

 

Bergen (Pays-Bas), 24 novembre 1918
Messieurs,

Le moment approche où ma captivité prendra fin. Mon séjour en Hollande n’est plus qu’une question de jours. Résultat de la grande Victoire des valeureuses armées alliées. Victoire dont l’importance dépasse toutes nos espérances. L’immense joie que j’éprouverai en posant le pied sur le sol de ma chère patrie, arrachée à la griffe de son brutal oppresseur, compensera largement toutes les peines et toutes les souffrances endurées au cours de ma campagne de quelques semaines et de mes quatre années d’internement.
En ce moment, je considère comme un devoir d’exprimer à la Société Générale ma profonde reconnaissance pour l’assistance et les secours matériels qu’elle a bien voulu m’accorder pendant la période, si longue, de mon internement.
Si je sors de cette rude épreuve sain de corps et d’esprit, c’est grâce à ces secours. Je m’en souviendrai toujours.

Van den Broech

Lettres du front, sentier de la Grande Guerre, Première Guerre mondiale,Charles Firquet, Société Générale

A gauche, Charles Firquet - © Archives historiques Société Générale