Sur le sentier de la Grande Guerre : Lettres du front (1)

Été 1914. Ernest Vattan, directeur d’une agence parisienne de Société Générale, entame une correspondance suivie avec ses agents mobilisés sur le front. L’occasion, pour ces derniers, de restituer la réalité intime d’une guerre dont personne ne pouvait imaginer ni l’horreur ni la durée. Extraits choisis.

Lettres du front, sentier de la Grande Guerre, Ernest Vattan, Société Générale

A gauche, Ernest Vattan


Toul, le 8 octobre 1914
Monsieur le Directeur,

C’est avec un grand plaisir que j’ai reçu votre carte. Je profite d’un petit instant de tranquillité de la part des Boches pour vous donner de mes nouvelles qui sont toujours très bonnes et j’espère que ma carte vous trouvera en bonne santé ainsi que toute votre famille.
J’ai reçu des nouvelles de Sautereau qui est blessé. Heureusement pas trop gravement. J’ai aussi rencontré Damica qui est blessé à un bras. Quant à moi, les balles et les obus n’ont fait que m’effleurer jusqu’à ce jour. J’ai donc toujours espoir de revenir en bonne santé et surtout victorieux. Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’assurance de mes sentiments respectueux.

Denis Charles

 

Reims, 23 février 1915
Monsieur Vattan,

Aujourd’hui, 154e jour de tranchées, record paraît-il, et rien n’est changé en notre situation. Nous continuons à améliorer nos fortifications cependant que les Allemands nous envoient quelques gros obus.
Notre secteur assez bien placé ne redoute aucune attaque, et en résumé nous sommes assez tranquilles. Il n’en est pas de même pour les habitants de Reims, avant-hier le bombardement a recommencé […] pour aller semer la mort. […] Malgré les pénibles spectacles dont je suis témoin chaque jour, je ne perds pas courage et j’ai foi en l’avenir.
Mon rêve serait, avant la fin de cette maudite guerre, d’aller faire un petit tour en Allemagne […]
Avec mes sentiments les meilleurs, veuillez croire et toujours à l’assurance de mes meilleurs sentiments.

Fayard

 

Sens, le 28 mai 1915
Monsieur Vattan,

Je viens de quitter Montargis le 27 mai, à destination des Dardanelles. Nous sommes arrivés à Sens hier et ne repartons que demain 29 courant pour Grenoble. Je vous enverrai un mot de chaque pays ou je ferai arrêt ou séjour. Je suis heureux d’aller là-bas, il est vrai qu’il n’y a rien que des volontaires. Je suis toujours en bonne santé. Je souhaite qu’il en soit de même pour vous tous. Je viens d’apprendre par Mme Sautereau la mort de mon pauvre ami Denis, quel malheur pour cette famille ! Quelle maudite guerre, quand donc ce cauchemar finira-t-il ? Dieu seul le sait.
Veuillez recevoir, Monsieur Vattan, mes respectueuses salutations. Toutes mes civilités à Mme et Mlle.

C. Sautereau

 

2 juillet 1915
Monsieur Vattan,

J’ai plaisir à vous dire que je suis toujours sain et sauf. Depuis neuf mois, nous occupons toujours les mêmes emplacements, et notre vie consiste à nous fortifier chaque jour davantage. Mais je regrette de ne pouvoir vous donner des détails sur nos opérations, l’autorité militaire étant d’une sévérité inouïe à l’égard de ceux qui donnent le plus petit renseignement. Néanmoins, malgré la longueur de cette guerre, je persiste dans la confiance du succès de nos armes et mon moral n’est pas atteint. […]
Je me suis permis de faire faire par un de mes hommes une bague pour votre petite fille, elle vous sera remise dans quelques jours.
J’espère, Monsieur Vattan, que vous êtes en bonne santé ainsi que toute votre famille.
Dans l’espoir de vous lire, veuillez agréer avec mon meilleur souvenir, l’assurance de mes sentiments toujours dévoués.

Fayard

 

Le 3 novembre 1915,
Monsieur Vattan,

Excusez-moi d’avoir été si longtemps à vous donner de mes nouvelles. Ici nous travaillons sans cesse, et voici depuis deux mois et demi mon premier repos à l’arrière.
Nous avons depuis huit jours de la pluie jour et nuit ; serez-vous assez aimable de bien vouloir me donner des nouvelles des camarades du bureau qui je l’espère sont toujours en bonne santé.
Recevez, Monsieur Vattan, l’assurance de mon profond respect,

De Caix

Le 18 décembre 1915,

Monsieur Vattan,

Je suis depuis mon retour de permission toujours dans la même région, ce qui m’a valu du reste de faire hier une rencontre tout à fait inattendue. J’ai retrouvé ici Valiquet qui venait d’arriver depuis trois jours. Il m’a mis au courant de la mort de Dorison, ce qui m’a beaucoup affecté, étant lié à lui par une solide amitié. […]
Vie calme ici et sans changement. Toujours avec l’espoir de la victoire prochaine. Je vous présente, Monsieur, mes respectueuses salutations.

A. Giret

 

Hôpital complémentaire n° 9, Fontenay Le Comte, le 29 décembre 1915
Monsieur le Directeur,

Je vous adresse mes meilleurs vœux pour la nouvelle année. Je vais de mieux en mieux mais il m’est encore impossible de marcher sans béquilles. Le Directeur de l’agence de Fontenay vient me voir quelquefois.
Mes amitiés aux anciens collègues du bureau qui sont encore là.
Respectueuses salutations.

E. Jan

 

[s.l., s.d.]
Monsieur Vattan,

Me voilà maintenant au 82e d’infanterie. Étant au 28e à Evreux, j’étais avec Monsieur Croizet.
Ici le canon gronde sérieusement, nous sommes en face de l’armée du fils du Kaiser.
Pourriez-vous me faire parvenir des nouvelles des camarades du bureau cela me ferait grand plaisir.
Recevez Monsieur Vattan, l’assurance de mon profond respect.

De Caix

 

Salonique, 22 février 1916
Cher Monsieur,

Ici le temps se radoucit un peu. […] Quant à l’ennemi, il ne donne plus aucun signe de vie, à part les avions qui viennent nous rendre visite de temps en temps, mais ils n’ont pas de veine, car ils sont presque tous descendus, soit par nos avions, soit par l’artillerie lourde.
Bien des choses de votre tout dévoué

C. Sautereau

 

21 août 1918
Cher Monsieur Vattan,

Nous montons demain soir en ligne. J’espère toutefois ne pas y rester bien longtemps, je compte partir sous peu pour la France. […] La chaleur persiste ici de façon inquiétante et nous sommes dans un coin où il n’y a pas d’eau sinon celle du lac et elle n’est pas fameuse comme boisson. Et nous faut-il y aller de nuit, nos cousins d’en face ne tolèrent pas que nous y allions de jour…
Recevez mes respectueuses salutations.

C. Sautereau

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