Pauline Mondange, femme engagée

Printemps 1917. La guerre s'enlise dans une impasse sanglante. Une jeune sténodactylographe, Pauline Mondange, sort de l'ombre et devient la porte-parole des collaboratrices de Société Générale. Une figure emblématique.

Jeudi 9 juin 1910. Siège de Société Générale, au 54-56 rue de Provence, dans le IXe arrondissement de Paris. Pauline Mondange jette un dernier regard sur sa copie avant de la remettre, l'air satisfait, à son examinateur. Comme tous les candidats, elle vient d'effectuer les épreuves de base pour espérer décrocher un emploi. Des calculs mathématiques, certes, mais aussi une dictée, riche en accords de genre et de nombre, au vocabulaire varié, qu'elle réussit sans faire la moindre faute. Rien de surprenant pour cette jeune institutrice de vingt-cinq ans fraîchement débarquée de province. Une semaine plus tard, après un entretien réussi, elle passe avec succès sa visite médicale. Le 1er juillet, elle devient officiellement une salariée du Groupe.

Son parcours lui fait honneur. Née en 1885 à Mâcon, Pauline Mondange est la fille d'un musicien et d'une cantinière attachée à la garnison du 134e régiment d'infanterie. C'est au milieu de la troupe qu'elle grandit avec ses quatre sœurs. Brillante élève, elle est admise au collège de Louhans après l'obtention de son certificat d'études primaires. En juillet 1903, elle est lauréate du brevet supérieur et empoche son diplôme de fin d'études secondaires avec la mention "Très bien". Décidée à vivre du fruit de son travail, la jeune femme se tourne alors vers l'enseignement, sa première vocation, ce qui ne l'empêche pas d'occuper ses loisirs à se former l'esprit, notamment à apprendre l'anglais et l'allemand. Pendant six ans et demi, elle est maîtresse d'école et répétitrice à Chalon-sur-Saône. Dotée d'une forte personnalité, Pauline est décrite comme une femme de caractère, pleine d'énergie et de jovialité. C'est pour donner un nouveau souffle à son existence qu'elle monte à Paris dans les premiers jours de janvier 1910. Elle loge chez une cousine et s'initie à la sténographie et à la comptabilité en attendant de trouver un emploi.

Pour ses grands débuts à Société Générale, Pauline Mondange est affectée au service des coupons en qualité d'échéancière pour les valeurs domiciliées. Au fil des mois, elle acquiert un savoir-faire et des compétences professionnelles qui n'échappent pas à ses supérieurs. Ses différentes notes d'inspection témoignent de l'estime qu'ils lui portent : "Très assidue, vive, intelligente et s'intéressant au travail. Donne toute satisfaction. À encourager". Tous ont remarqué son potentiel et son dynamisme. Eu égard à ses états de service, elle est nommée auxiliaire, puis employée titulaire en juillet 1916.

C'est le tournant de sa carrière. Pauline s'intéresse de près à la condition féminine. Depuis deux années, la Première Guerre mondiale fait rage. La France est exsangue. Huit mille collaborateurs de Société Générale, soit plus de la moitié des effectifs de la banque, ont répondu à l'appel sous les drapeaux. À l'instar des autres entreprises, le Groupe recourt à la gent féminine pour pallier les départs des mobilisés et assurer la continuité du service. Les femmes représentent jusqu'à 85 % du personnel parisien. Tandis que les combats se poursuivent sans discontinuer dans le nord et l'est du pays, la situation économique devient explosive au printemps 1917. À l'arrière, les civils ne sont pas ménagés. Ils sont victimes du renchérissement de la vie, de la stagnation des salaires et de la raréfaction des denrées. Dans certaines régions, ils connaissent les affres d'une occupation militaire. Fidèle à ses convictions, Pauline Mondange se mobilise pour les salariées du Groupe en tant que membre du syndicat des employés de banque et de bourse. Dans le secteur bancaire, les revendications portent sur le rétablissement de la "semaine anglaise" (travail du lundi matin au samedi midi), suspendue à titre provisoire en raison de la surcharge de travail existante dans les agences, et l'augmentation des primes pour "cherté de vie".

Charismatique, la sténodactylographe parvient à faire entendre sa voix avant de quitter le Groupe en avril 1918 et de se reconvertir dans le secteur des assurances après un passage remarqué dans les cercles militants pacifistes. Suite à la mobilisation, les directions des banques ne se contentent pas de rétablir les avantages sociaux accordés avant l'entrée en guerre. Elles revoient à la hausse les allocations et indemnités pour les veuves d'employés décédés au front, viennent en aide aux prisonniers en leur envoyant des colis et octroient aux épouses des mobilisés des congés payés supplémentaires pendant les permissions de leurs maris. Société Générale se distingue des autres établissements en instaurant un Conseil du Travail étudiant "les questions intéressant les employés" et recherchant "des solutions capables d'assurer la bonne harmonie générale". Un pas vers la première convention collective des banques du 3 juillet 1936.