« Caltez, vous tous ! » La bande à Bonnot à l'assaut de Société Générale

À la Belle Époque, la bande à Bonnot sème la terreur en France. Une sombre équipée, aujourd'hui passée à la postérité, dont Société Générale a été victime à deux reprises. Retour sur un moment poignant de l'histoire du Groupe.

Vendredi 21 décembre 1911. Il est huit heures quarante. Tandis qu'il se remet à pleuvoir, Ernest Caby presse le pas. Il arrive en vue de l'agence AB de Société Générale, située au 148 rue Ordener, dans le XVIIIe arrondissement à Paris. Ce garçon de recettes, reconnaissable à sa jaquette à boutons argentés et à son bicorne, porte trois sacoches contenant des fonds qu'il est allé chercher, plus tôt dans la matinée, au siège de la rue de Provence. À ses côtés marche Alfred Peemans, l'un de ses collègues, qui l'a attendu à l'arrêt du tramway. Soudain, le jeune encaisseur voit s'approcher deux individus, le regard fixe et menaçant. Sans la moindre sommation, l'un d'eux tire de sa poche un pistolet et ouvre le feu. Caby s'effondre et, tordu de douleur, s'agrippe à la grille d'un arbre. « Au secours ! » hurle Peemans. Aussitôt pris pour cible par le second malfaiteur, il parvient à grandes enjambées à gagner, indemne, l'entrée de l'agence. Touché au cou, le blessé, lui, se débat avec l'énergie du désespoir. Une seconde balle lui perfore le poumon avant que l'un de ses agresseurs ne lui arrache des mains deux de ses sacoches et, à l'aide d'un couteau, tranche la chaînette qui les relient à son gilet. La rue est en émoi. Sous les regards abasourdis des passants, les bandits prennent la fuite et rejoignent leurs complices à bord d'une automobile. C'est à coups de revolver que ses passagers dispersent leurs poursuivants et se frayent un chemin vers les routes de campagne.

Dès le lendemain, l'événement reçoit une abondante couverture médiatique. Il marque d'autant plus les esprits qu'il s'agit du premier hold-up en automobile de l'histoire. « Le crime de notre époque, lit-on dans la presse, a perfectionné ses moyens d'action, et il fuit, insaisissable, emporté dans le course d'une auto… » Si Ernest Caby survit miraculeusement à ses blessures, la direction de Société Générale n'entend pas laisser ce forfait impuni. Et pas seulement parce que les malfaiteurs ont raflé plus de 100 000 francs. Elle craint qu'une psychose sécuritaire ne s'empare de son personnel et de sa clientèle. Aussi se hâte-t-elle de prendre des mesures préventives. Elle indique à ses garçons de recette la possibilité, s'ils le souhaitent, d'être armés d'un revolver. À titre uniquement dissuasif, les employés des agences abritant des coffres sont équipés d'une carabine à répétition. Pour le transport de fonds, Société Générale prend également contact avec Renault pour la construction d'une dizaine de camionnettes munies de coffres et de vitres blindées. Autre précaution, pour éviter les longs déplacements, on créé dans les grandes villes des agences dites « centralisatrices » dont les caisses sont chargées d'approvisionner les bureaux et guichets voisins.

L'enquête, quant à elle, est rondement menée. Les célèbres « Brigades du Tigre » sont bientôt en mesure d'identifier les auteurs du crime. À cela, rien de vraiment surprenant. Partout sur son passage, la « bande à Bonnot » fait parler d'elle. Vols, agressions, menaces, pillages, dégradations… La liste de ses méfaits s'allonge au fil des semaines. Son meneur, Jules Bonnot, est un ancien mécanicien, instable, colérique et acquis à la cause anarchiste. Il a réuni, à la hâte, une poignée de marginaux qui ont déclaré la guerre à la loi, à l'ordre et… au pouvoir de l'argent. Société Générale et le Crédit Lyonnais, les deux principales banques de dépôts en France au cours de la Belle Époque, sont naturellement dans son viseur, ce qui ne l'empêche pas, cependant, de s'attaquer aux particuliers. Bonnot fait recette dans la violence et la provocation. Lui-même, d'ailleurs, se flatte d'avoir ouvert une nouvelle ère du banditisme. C'est lui, en effet, qui a eu l'idée de recourir à une automobile pour ce premier gros coup. Le hasard veut qu'il ait été, au cours de ses pérégrinations outre-Manche, chauffeur particulier de Sir Conan Doyle, l'auteur de Sherlock Holmes !

Quoique pourchassée par la police, la bande à Bonnot n'en continue pas à moins à défrayer la chronique, en France comme en Belgique. Mais l'étau se resserre chaque jour davantage. Exténués et en proie à des dissensions internes, les bandits ont besoin d'argent pour poursuivre leur équipée. Le 25 mars 1912, au matin, Jules Bonnot et ses complices se garent à proximité de la place de l'Hospice-Condé, à Chantilly. Cinq hommes lourdement armés descendent du véhicule et font irruption dans les bureaux de Société Générale. L'un d'eux se poste à l'entrée de l'établissement et épaule sa carabine pour disperser les passants. À l'intérieur, le hold-up tourne au carnage. Les malfaiteurs déchargent leurs revolvers et sautent par-dessus le comptoir. Les employés sont pris au piège. Roger Guilbert, jeune commis-comptable, est grièvement blessé. Il tombe à terre et fait le mort. Une posture qui lui sauvera la vie. Joseph Trinquier, le caissier, reçoit une balle en pleine poitrine. Il trouve encore la force de ramper quelques mètres avant qu'une pluie de projectiles s'abatte sur lui. Son collègue, Raymond Legendre, est abattu alors qu'il s'est jeté sur un assaillant pour tenter de le désarmer. Bonnot et ses acolytes raflent un butin d'environ 50 000 francs en billets de banque et en pièces d'or. Ils descendent à la salle des coffres, mais ne parviennent pas à en forcer l'accès. À l'extérieur, la situation devient tendue. La foule s'agite et se rapproche des bureaux de Société Générale. Un bandit, le doigt sur la gâchette et l'œil aux aguets, la tient en respect. « Caltez, vous tous !  » hurle-t-il. Soudain, ses quatre complices sortent de la banque et, tout en tirant en l'air, regagnent leur automobile. Moteur tournant, le véhicule démarre lentement avant de foncer sur Asnières, où s'engage une course poursuite avec les forces de l'ordre. Mais encore une fois, les malfaiteurs disparaissent dans la nature.

À l'annonce de la nouvelle, l'émotion est grande. L'opinion réclame un châtiment exemplaire pour les bandits. Après avoir rendu un dernier hommage aux victimes, Société Générale promet une récompense de 100 000 francs à « quiconque permettrait la capture de la bande ». Décidées à en finir, les « Brigades du Tigre » organisent une gigantesque chasse à l'homme. La tactique s'avère payante. Les uns après les autres, les complices de Bonnot tombent entre les mains de la police. Le 28 avril, Jules Bonnot est tué à Choisy-le-Roi après avoir subi un véritable état de siège. Deux mois plus tard, par une certaine ironie, Société Générale inaugure l'agence centrale, au 29 boulevard Haussmann, avec ses salles des coffres munies des moyens de protection les plus perfectionnés. Deux ans plus tard, elle ouvre, non loin de la tour Eiffel, l'immeuble du Trocadéro, dédié à la conservation des valeurs « en dépôt et en mouvement ». Des murs imposants pour renvoyer l'image d'une banque solide et en phase avec son époque.