Jean Bouin, le rêve inachevé

Septembre 1914. Figure emblématique de la Belle Époque, Jean Bouin rejoint le front lorrain. Médaillé olympique et membre du Club athlétique de Société Générale (CASG), il a rendez-vous avec son destin. Retour sur un athlète qui aura marqué de son empreinte l’histoire du sport français.

Jean Bouin, Jeux olympiques, Rome, 1960, Société Générale

Mardi 29 septembre 1914. Les nuages s’amoncellent au-dessus de la plaine de Xivray, dans la Meuse. Tôt dans la matinée, la canonnade a repris de plus belle au-dessus des lignes. De chaque côté, on se prépare à de nouvelles effusions de sang pour la conquête de la butte de Mont Sec, non loin de Saint-Mihiel. Aux avant-postes français, les soldats du 163e régiment d’infanterie se retranchent tant bien que mal derrière leurs abris de fortune. À la suite d’une grossière erreur d’appréciation, les voilà pris pour cibles par leur propre artillerie. Soudain, une clameur s’élève des rangs. Entre deux nuages de fumée, un de leurs camarades s’est débarrassé de son barda, a bondi hors du talus et s’est aventuré en terrain découvert en courant. En observant sa prodigieuse foulée et sa pointe de vitesse, personne n’ignore l’identité du fantassin et la mission périlleuse qui lui a été confiée. Il s’agit de Jean Bouin, l’un des athlètes les plus populaires de sa génération, qui a porté haut les couleurs du Club Athlétique de Société Générale (CASG) aux Jeux olympiques. Répondant aux ordres de ses officiers, il s’est élancé au pas de course vers le poste de commandement de l’artillerie française pour l’informer de sa tragique méprise. Tout autour de lui, dans un vacarme assourdissant, les projectiles pleuvent sans discontinuer et creusent de profonds sillons dans la plaine. Également sous le feu des mitrailleuses allemandes, le messager traverse à grandes enjambées les champs dénudés. L’inévitable finit par se produire. Touché au thorax par un éclat d’obus, il est propulsé à terre et lâche son dernier soupir. Il n’avait que 25 ans.

Son parcours est exemplaire. Né en 1888 à Marseille, Jean Bouin est issu d’une famille de courtiers. C’est dans le quartier de Saint-Victor, au sud du Vieux-Port, qu’il passe son enfance. Sitôt muni de son certificat d’études primaires, il trouve de l’ouvrage auprès de différentes entreprises de transit et de négoce de la cité phocéenne. Mais le jeune commis, doté d’une remarquable vivacité d’esprit et d’un fort tempérament, nourrit bientôt de nouvelles ambitions. Il s’est découvert notamment une véritable passion pour le sport. Très affuté, à la fois puissant et endurant, il démontre de belles aptitudes physiques lors des courses à pied organisées par les championnats amateurs d’athlétisme. Affilié au Phocée Club de Marseille, il remporte plusieurs compétitions, en France comme en Italie. En 1907, il assied sa renommée en s’imposant lors du Nice-Monaco et en finissant troisième au cross national de Meudon. Deux ans plus tard, il devient champion de France de cross-country au terme d’une course parfaitement maîtrisée dans les environs d’Amiens. C’est le tournant de sa carrière sportive. Devenu la coqueluche du public, Jean Bouin s’astreint à un entraînement intensif pour se hisser au niveau international. Animé d’une confiance inébranlable en lui-même, il sait que la célébrité lui tend les bras.

C’est sous le maillot bleu ciel et blanc de « la Générale » que Jean Bouin va conserver sa réputation d’invincibilité. Les règles de l’amateurisme, qui ne reconnaissent pas le sport comme une profession à part entière, lui interdisent de vivre exclusivement du fruit de ses performances. Aussi, à la mi-mai 1908, il est recruté à Marseille dans une agence de Société Générale. Affecté au service du portefeuille, il se montre à la hauteur de la tâche. Son dossier porte la trace de l’estime que lui portent ses supérieurs : « On apprécie son assiduité et son zèle au travail. Il s’acquitte bien de ses responsabilités. […] Malgré ses lauriers de champion, il est resté très modeste et se rend sympathique à tous ». Sérieux et appliqué, Jean Bouin ne néglige pas non plus la pratique du sport. Il rejoint le Club Athlétique de Société Générale (CASG), fondé en 1903 et destiné à devenir l’une des meilleures associations sportives d’Europe. Le succès est au rendez-vous. Sur la piste, il se montre intraitable. Rien, ou presque, ne semble pouvoir arrêter sa cadence infernale. En témoigne son impressionnant palmarès : Nice-Monaco (1907, 1909, 1910, 1911), champion de France militaire de cross (1910, 1911), champion de France de cross-country (1909, 1910, 1911, 1912), vainqueur du cross des cinq nations (1911, 1912, 1913), etc. Au total, il battra sept records du monde et trente records de France d’athlétisme.

Pétri d’ambition, Jean Bouin ne tarde pas à relever de nouveaux défis. À sa demande, il est muté à Paris, où il côtoie la haute société. La direction de Société Générale, consciente de la cote de popularité de l’athlète, lui délivre des facilités pour lui permettre de s’entraîner dans d’excellentes conditions. Il a en ligne de mire les Jeux olympiques de Stockholm en 1912. Le 5 000 mètres est, à cette époque, l’épreuve phare de la compétition. Le 10 juillet 1912, sous les yeux du roi Gustave V, Jean Bouin est tout près d’arracher la victoire. Dans un dernier virage d’anthologie, le coureur finnois Kolehmainen le rattrape à quelques mètres de la ligne d’arrivée et le coiffe sur le fil pour un dixième de seconde… Déçu, bien qu’il ait amélioré au passage son propre record de France en 14’36’’8, le médaillé d’argent reçoit tous les honneurs à son retour en France. Son heure de gloire a lieu le 6 juillet 1913, encore une fois dans la capitale suédoise. À l’issue d’une course mémorable, il bat son rival et pulvérise le record du monde de l’heure en parcourant 19,0219 kilomètres ! C’est ému jusqu’aux larmes qu’il entend les spectateurs scander son nom et entonner la Marseillaise. Pour lui, l’avenir s’annonce radieux.

Jean Bouin se prépare activement aux Jeux olympiques qui doivent se tenir à Berlin en juillet 1916. L’athlète du CASG caresse le rêve de récolter quatre médailles d’or, une performance qui serait une première dans l’histoire des Olympiades… Mais le déclenchement de la guerre ruine ce projet. Mobilisé en août 1914, il intègre le 163e régiment d’infanterie et, après une instruction sommaire, son unité est envoyée sur le front lorrain. Son enthousiasme transparaît dans sa dernière lettre : « L’Empire germanique verra bientôt le drapeau français flotter à Berlin. […] La confiance, on l’a ! […] Nous avons hâte d’en finir ». Tombé au champ d’honneur le 29 septembre suivant, il est d’abord enterré au château de Bouconville-sur-Madt, dans la Meuse, avant d’être inhumé au cimetière Saint-Pierre de Marseille. Avec sa disparition, c’est un véritable mythe qui débute. On ne compte plus le nombre d’infrastructures sportives à être baptisées en son honneur, à commencer par le stade Jean Bouin, dont la construction a été financée par Société Générale en 1925 et qui accueille aujourd’hui les exploits du Stade français. En avril 1964, une stèle est érigée en son nom à Bouconville. Élevé depuis au rang de Gloire du sport, il n’a pas fini de courir à travers l’Histoire.

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