In memoriam : Les combattants de Société Générale pendant la Grande Guerre

Été 1914. Dans un élan de contagion patriotique, la France entre en guerre. Pendant quatre ans, environ les deux tiers des effectifs de Société Générale doivent répondre à l’appel sous les drapeaux. Une expérience aussi soudaine que meurtrière les attend.

Le 28 juin 1914, l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d'Autriche, est assassiné à Sarajevo. Le jeu des alliances s'enclenche et débouche sur une guerre, d'abord européenne puis mondiale, dont personne ne peut alors imaginer l'horreur. En France, le gouvernement en appelle à l'Union sacrée. Le 1er août, le président Poincaré signe l'ordre de la mobilisation générale. Deux jours plus tard, l'Allemagne déclare la guerre à la République française. En quelques jours, Société Générale voit ses effectifs fondre. Sur ses 15 000 agents, plus de 8 000 sont appelés sous les drapeaux. Un contingent qui ne tient pas compte des conscrits des classes ultérieures qui seront envoyés au front au cours du conflit. Dans un climat d'exaltation populaire, les mobilisés sont priés de gagner leur affectation au plus vite pour défendre les frontières nationales. Aussi leur directeur-général, André Homberg, leur envoie-t-il un « salut ému » et leur assure qu'en leur absence, « ceux qu'ils ont laissés à leur foyer ne seraient pas oubliés ». Aucun d'entre eux n'imagine qu'il leur faudra patienter plus de quatre ans pour quitter l'état militaire et retrouver la douceur du foyer domestique. La « Belle Époque » vit ses dernières heures.

Contre toute attente, la lutte s'enlise dans une impasse sanglante. S'ils étaient partis pour certains la fleur au fusil, les mobilisés ne tardent pas à découvrir le véritable visage de la guerre, loin de l'idéal chevaleresque que la tradition romantique lui prête encore. Les discours triomphalistes cèdent la place à une réalité plus intime. Leurs correspondances témoignent de leur frustration et des dangers encourus au quotidien. « Ici, le canon gronde sérieusement », écrit l'un d'eux. « L'ennemi nous a fait connaître hier ses lacrymogènes, renchérit un autre. Cependant, nous montons demain soir en première ligne ». « Malgré les pénibles spectacles dont je suis témoin chaque jour, se confie un fantassin, j'essaie de ne pas perdre courage et de garder foi en l'avenir ». Sous l'uniforme bleu horizon, ils partagent tout des fortunes et des infortunes de l'armée française. Ils connaissent l'enfer des tranchées, des hôpitaux de campagne et des camps d'internement en Allemagne. Ils subissent les privations de toutes sortes, vivent sous le bruit incessant de la canonnade et s'insurgent à l'occasion contre les atermoiements du haut commandement. Aux avant-postes, la folie meurtrière le dispute à l'héroïsme. Les « poilus » de Société Générale ne déméritent pas. De la Marne aux Dardanelles en passant par le Chemin des Dames, les Éparges et Verdun, ils tâchent d'accomplir consciencieusement leur devoir. Pas moins de 76 d'entre eux reviendront décorés de la Légion d'honneur. Deux mille autres recevront la Croix de guerre pour « bravoure au combat ».

© Archives historiques Société Générale - Haut : Dans les Balkans, le régiment d'infanterie part à la nuit tombante, carte postale adressée du front par C. Sautereau, employé de l'agence V. Centre : Marius Messager, photographie dédicacée de Verdun ; un employé de l'agence V mobilisé au 116e régiment d'infanterie (non identifié). Bas : 2e groupe cycliste, auquel appartient M. Thévenin, employé Société Générale.

Mais, à l'heure des bilans, la lutte a provoqué de véritables hécatombes. La direction de Société Générale, qui a d'emblée adopté des mesures pour venir en aide aux veuves et aux orphelins de ses employés disparus, tient le décompte macabre des pertes enregistrées sur le théâtre des opérations. Ainsi, au printemps 1919, lorsque s'achève la démobilisation et que les vétérans reprennent peu à peu leur emploi d'avant-guerre, l'établissement est en deuil. Près de deux mille mobilisés sont tombés au champ d'honneur. Parmi les victimes, on compte notamment l'athlète Jean Bouin, tué par des éclats d'obus sur le front lorrain en septembre 1914. À elle seule, l'agence de Lyon dénombre 32 morts et 6 portés disparus. Mais encore faut-il ajouter les blessés, mutilés et invalides de guerre pour mesurer toute l'ampleur des pertes. Autant de survivants qui n'auront de cesse d'honorer la mémoire de leurs camarades. C'est en 1929 que naît, au sein de l'établissement, l'Amicale des anciens combattants, qui regroupera jusqu'à trois mille membres, et qui ravive aujourd'hui encore chaque année la flamme de la tombe du Soldat inconnu à l'Arc de Triomphe. Inauguré le 11 novembre 1948, le Mémorial Haussmann procède de la même entreprise mémorielle. Situé à l'entrée de l'Agence centrale, il englobe dans un même souvenir les victimes des deux conflits mondiaux. In memoriam.

© Jean-Marie Cras