Frédéric Donet : le secret de « Laflèche »

Mai 1944. La France est occupée. Le lieutenant-colonel Donet, en charge du programme de la « Défense passive » chez Société Générale, s’active au service de la Résistance. Ses activités clandestines visent, entre autres, à couvrir le secret du débarquement allié en Normandie.

Jeudi 8 juin 1944. Prison de Fresnes. Il est dix-sept heures. Dans un coin de sa cellule, le lieutenant-colonel Frédéric Donet, attaché au service des immeubles et du matériel de Société Générale, griffonne quelques lignes à l’attention de son épouse. Voilà trois semaines qu’il a été capturé par la Gestapo sur les côtes du Pas-de-Calais pour un acte relevant de la Résistance. Il vient d’apprendre qu’il a été condamné à mort et que ses geôliers s’apprêtent à le transférer à Bruxelles, d’où il sera convoyé en Allemagne pour y être exécuté. C’est avec dignité et courage qu’il affronte son sort : « J’ai voulu faire mon devoir, mais la chance ne m’a pas favorisé cette fois. C’est la règle du jeu… c’est la guerre. […] Je présente mon cordial souvenir aux camarades du service technique. […] J’espère que les événements des jours prochains ne causeront pas trop de victimes parmi les membres de Société Générale… »

Rien, pourtant, ne prédisposait Frédéric Donet à rejoindre Société Générale. Né en 1891 à Rully, en Saône-et-Loire, il est le fils unique d’un couple de cultivateurs. Son enfance est celle d’un garçon de ferme de modeste extraction. Requis pour assurer les travaux des champs et la garde du bétail, l’adolescent ne reçoit qu’une instruction sommaire. Peu à peu se dessine pour lui la carrière des armes. En mai 1910, il s’engage dans le 3e régiment du génie stationné à Arras. L’expérience est concluante. Il est sergent lorsqu’éclate, quatre ans plus tard, le cataclysme de la Grande Guerre. Soldat dans l’âme, il déploie un zèle et un courage qui forcent l’admiration de ses supérieurs. Lors du combat des Éparges, au printemps 1915, il se révèle un sous-officier dévoué, énergique et prêt à toutes les audaces, répondant à un code de conduite basé sur l’honneur et la camaraderie. C’est au feu qu’il gagne ses épaulettes de capitaine. Pendant le conflit, pas moins de quatre blessures et dix citations pour bravoure sont à mettre à son actif… Au rétablissement de la paix, Donet assied sa réputation de dur à cuire. Après un passage remarqué à l’École militaire du Génie, il poursuit une brillante carrière au sein de l’armée française. Proche du colonel de Gaulle, dont il soutient les théories sur l’arme blindée, il s’impose comme une référence en matière de mines et de déminage. Eu égard à ses états de service, il est élevé au grade de lieutenant-colonel.

En septembre 1939, le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale le renvoie à un service plus actif. Grièvement blessé durant la campagne de France à la tête du bataillon de sapeurs de la 1re Division légère mécanique, Frédéric Donet rejoint de Gaulle à Londres après la débâcle de Dunkerque et décide de passer à la clandestinité. Sous le pseudonyme de « Laflèche », il devient l’adjoint du colonel Bressac, le chef du réseau « Mithridate », rattaché au mouvement de la Résistance. Au péril de sa vie, il franchit les lignes et, mis en congé au moment de la dissolution de l’armée d’armistice, il est d’abord détaché au secrétariat de la Jeunesse, à Paris. Mais, tenu informé des projets de débarquement allié, il part en quête d’un emploi qui lui permettrait de se mouvoir plus facilement pour mener à bien ses activités secrètes. C’est ainsi que le 1er mars 1943, il entre chez Société Générale en tant que responsable de la « Défense passive », c’est-à-dire en charge des travaux visant à limiter les conséquences des bombardements aériens sur l’ensemble du réseau d’agences. Une excellente « couverture », approuvée par la direction de la banque, grâce à laquelle « Laflèche » devient, pour Londres, un agent de liaison de premier ordre. À plusieurs reprises, il s’en faut de peu, d’ailleurs, qu’il ne tombe entre les mains de l’occupant au cours de ses tournées. Mais la chance finit par tourner. Le 19 mai 1944, il dirige une mission périlleuse destinée à faire diversion afin de persuader les Allemands que le débarquement allié aurait lieu sur les côtes du Pas-de-Calais. Or, tout près d’Hazebrouck, en rase campagne, Frédéric Donet est repéré, par la radio, en pleine émission de renseignements vers Londres. Quoique torturé par la Gestapo, il garde entier le secret du « Jour J »... Au moment où il apprend sa condamnation à mort, la France se prépare à connaître les dernières convulsions de l’Occupation.

Incarcéré à Fresnes, puis à la prison Saint-Gilles de Bruxelles, « Laflèche » échappe d’extrême justesse à la peine capitale. Le 2 septembre 1944, alors que les troupes britanniques se rapprochent de la capitale belge, le convoi ferroviaire qui l’emmène en Allemagne s’arrête à Malines et rebrousse chemin, les voies ayant été sabotées par les cheminots flamands et wallons, encadrés par les résistants de la « Brigade blanche ». Sitôt libéré, Donet se hâte de réintégrer l’armée pour participer aux derniers combats de la Libération. À la fin de l’année 1945, il est admis à la retraite avec le grade de général de brigade. Pour services rendus à la nation, de Gaulle lui remet en personne l’insigne de Grand Officier de la Légion d’honneur.

De retour à la vie civile, c’est chez Société Générale qu’il choisit d’offrir ses services. En avril 1946, il est nommé chef de l’entretien, au sein des services intérieurs. Une charge dont il s’acquitte, d’après ses supérieurs, avec « énergie, dévouement et passion ». Muté au service des Immeubles et du matériel, il contribue à la rénovation du parc immobilier détruit ou endommagé pendant la guerre et à la construction de nouveaux guichets en région parisienne. Véritable meneur d’hommes, doté d’une forte personnalité et auréolé de ses faits d’armes, Frédéric Donet exerce ses fonctions jusqu’en février 1967, avant de s’éteindre le 3 avril 1980. L’un des derniers rapports le concernant témoigne de son état d’esprit irréprochable : « Il n’a qu’un seul souci : servir le mieux possible notre établissement. Il n’a rien perdu de son ardeur et fait preuve d’une activité débordante. […] Solide et droit, il a toujours l’ambition de bien faire. Une figure dans les annales de Société Générale ».

Frédéric Donet, Seconde Guerre mondiale, Société Générale