Bernard Brézet, le poing levé

Hiver 43. La France est occupée. Bernard Brézet, directeur des services généraux du Groupe, bascule dans la clandestinité et rejoint les Forces françaises libres stationnées en Afrique du Nord. Un parcours exemplaire.

Vendredi 8 janvier 1943. Assis à son bureau, Bernard Brézet, membre de la direction de Société Générale, est occupé à écrire. Voilà de longues semaines qu'il a pris sa décision et qu'il la tient secrète. N'écoutant que son devoir, il s'est résolu à démissionner pour rejoindre, à Alger, l'armée d'Afrique commandée par le général Giraud. Sa lettre ne s'embarrasse pas d'ambiguïtés : « Les circonstances m'amènent à partir ; je garde pour notre Maison, à laquelle m'attachent plus de onze années de souvenirs, une affectueuse gratitude. […] Mais il y a des moments où, coûte que coûte, il faut suivre la voie où l'on se sent appelé par ses sentiments les plus profonds… ».

Sans doute les événements ont-ils réveillé en lui sa vocation première. Né en 1903 à Limoges, Bernard Brézet est issu d'une famille aisée. Il est le fils d'un général de brigade qui le destine à la carrière des armes. Mais le destin en décide autrement. Élève brillant, sérieux et introverti, ne demandant qu'à se former l'esprit, l'adolescent se découvre une passion pour le monde de la finance. C'est au lycée Saint-Louis, à Paris, qu'il décroche son baccalauréat. Son parcours universitaire atteste de ses belles aptitudes. Licencié en droit, licencié-ès-lettres et diplômé de Sciences Po, l'étudiant interrompt brièvement son cursus en 1924 pour remplir ses obligations militaires. Affecté à la garnison de Mayence, en Allemagne, il sert dans l'artillerie avant de retrouver la vie civile. En 1927, Brézet passe avec succès le concours de l'Inspection générale des Finances. Pendant quatre ans, il développe au cours de ses tournées un savoir-faire et de réelles compétences professionnelles au service de l'État. Dur à la tâche, il étonne chacun de ses collaborateurs par sa puissance de travail, son excellente mémoire, le calme de son caractère et sa volonté de fer.

À compter du 1er juin 1931, Bernard Brézet entre à Société Générale. Nommé stagiaire au secrétariat général, le jeune homme connaît bientôt toutes les facettes du fonctionnement interne du Groupe. De Lille à Marseille, en passant par Lyon, Bordeaux et Épinal, mais aussi Londres et Anvers, il se familiarise avec le réseau d'agences et de guichets périodiques de la banque. Le 1er janvier 1932, il est promu sous-directeur. Un an plus tard, eu égard à ses excellents états de service, il est nommé directeur-adjoint. Il n'a que trente ans. Ses supérieurs ne tarissent pas d'éloges à son sujet. Ils louent « son intelligence lucide et fine, ses qualités solides de loyauté, de courage et de caractère ». Par son sens inné des affaires, Brézet se rend indispensable. Sa carrière prend une nouvelle dimension lorsque le Conseil d'administration le choisit à l'unanimité, en avril 1938, pour assurer les fonctions de secrétaire général de Société Générale. D'aucuns le pressentent déjà pour prendre, à l'avenir, la direction du Groupe.

La Seconde Guerre mondiale ruine cette ambition. Dès le 1er septembre 1939, Bernard Brézet répond à l'appel sous les drapeaux. En sa qualité d'officier réserviste, il est versé dans le 70e régiment d'artillerie avec le grade de lieutenant. C'est sur le front lorrain qu'il fait ses premières armes. Il se bat courageusement en juin 1940. Monté aux avant-postes, il est blessé près de Charmes pendant la retraite de l'armée française. Capturé par les Allemands, il est interné à Sarrebourg. En vain tente-t-il de s'évader. En mai 1941, la direction du Groupe obtient, non sans peine, sa libération. De retour à Paris, il s'acquitte de sa tâche avec zèle et dévouement. C'est à son initiative, notamment, qu'est mis en place un réseau de coopératives, de restaurants et d'exploitations agricoles pour assurer le ravitaillement du personnel de Société Générale. Le 1er mars 1942, il est promu directeur des services généraux. Mais Brézet ne pense qu'à reprendre la lutte. Les affres de l'Occupation lui sont insupportables. Au mois de novembre, la nouvelle du débarquement allié en Afrique du Nord le décide à franchir le pas. Seul son ami Maurice Lorain, futur président de la banque, est dans la confidence. Il va rejoindre le front et suivre les traditions militaires de sa famille.

Après une première tentative avortée, Bernard Brézet parvient, à la mi- janvier 1943, à traverser clandestinement la frontière espagnole. De là, il gagne, dans un état d'épuisement total, la cité algéroise. D'abord occupé à des fonctions administratives auprès du général Giraud, il demande à reprendre l'uniforme. Son vœu est exaucé. Nommé capitaine au sein du 64e régiment d'artillerie de l'armée d'Afrique, il participe à la phase finale de la campagne de Tunisie. En novembre 1943, il fait partie des premières troupes françaises à débarquer sur les côtes italiennes sous les ordres du maréchal Juin. Officier dévoué et courageux, prêt à toutes les audaces, Bernard Brézet est tué sur le Garigliano, le 4 juin 1944, alors qu'il dirige une mission de reconnaissance au devant des lignes pour régler le tir de sa batterie. À titre posthume, il sera élevé au grade de chevalier de la Légion d'Honneur. Il repose en paix dans un village situé à proximité de la baie de Naples.

Le 11 novembre 1948, Maurice Lorain inaugure le Mémorial Haussmann à l'Agence centrale pour rendre hommage aux victimes des deux conflits mondiaux. Seize ans plus tard jour pour jour, alors que Société Générale fête son centenaire, le président du Groupe a une pensée pour le défunt : « Son portrait est resté sur mon bureau et, bien souvent, quand je me suis trouvé devant une de ces décisions difficiles, où il s'agit non pas de faire son devoir, ce qui est simple, mais de savoir où est son devoir, ce qui est plus compliqué, je me suis demandé : qu'aurait pensé Brézet ? Que m'aurait-il conseillé, qu'aurait-il fait à ma place ? » Un hommage à la mesure d'un personnage exemplaire.