Albert Winter, un jeune groom à Londres

À l'âge de quatorze ans, Albert Winter rejoint le Groupe en qualité de groom. Nous sommes à Londres, en 1912. Une figure attachante pour une fonction aujourd'hui révolue dans le milieu bancaire.

« Good morning, sir ! » En ce vendredi 18 octobre 1912, Albert Winter accueille les clients de la succursale londonienne de Société Générale située au 53, Old Broad Street, au cœur du quartier des affaires de la City. C'est son premier jour. Avec son costume de groom, ses lunettes rondes, sa raie sur le côté et son visage poupin, l'adolescent forme une figure aisément reconnaissable à l'entrée de l'établissement. Il n'a que quatorze ans. Deux semaines plus tôt, il a écrit à M. Laudour, le directeur de l'agence, pour lui offrir ses services. « Je suis certain, conclut-il sa lettre, que mon travail vous donnera entière satisfaction… » L'audace a porté ses fruits. Un entretien réussi, assorti d'une dictée et de calculs mentaux, le plonge dans la vie active. Un emploi dont le jeune garçon, qui vient d'empocher son certificat d'études primaires, a grandement besoin. Issu d'une modeste famille, Albert est l'aîné d'une fratrie de quatre enfants. Avec l'assentiment de ses parents, il s'est mis en quête d'un travail après une première expérience de coursier à vélo pour le compte de l'Office du télégraphe. Comme toutes les entreprises de l'époque, Société Générale recherche alors de jeunes collaborateurs pour améliorer le fonctionnement de ses services. Les grooms sont à la base de la pyramide des métiers offerts par le Groupe, une entrée par laquelle ceux-ci peuvent espérer gravir les échelons de la hiérarchie.

Du haut de son mètre cinquante quatre, Albert Winter se rend vite indispensable. Lui-même ne demande qu'à se rendre utile. Son dossier porte la trace de l'estime que lui portent ses supérieurs : « Bonne conduite. Bonne tenue. A donné jusqu'ici toute satisfaction. Il mérite de l'encouragement ». Le groom n'est pas seulement préposé à l'accueil des clients. D'une grande polyvalence, il griffe les effets d'escompte et d'encaissement, transporte le courrier, relaye les consignes du directeur de l'établissement et veille, si les circonstances l'exigent, à la sécurité des locaux. Mais l'expérience ne dure que deux ans. En juillet 1914, le roi George V décrète la mobilisation générale au Royaume-Uni. Un mois plus tard, alors que la Première Guerre mondiale vient de commencer, Albert est incorporé dans l'armée britannique. Après une instruction rudimentaire, il fait partie de ces Tommies envoyés en France pour combattre les troupes allemandes aux côtés des Poilus. Quatre terribles années de lutte vont l'éloigner de son foyer. Démobilisé en avril 1919, il demande à réintégrer son emploi. Le groupe Société Générale donne une suite favorable à sa requête et lui offre un poste de garçon de bureau, une promotion par laquelle il double son salaire d'avant-guerre. Cependant, comme beaucoup de vétérans de la Première Guerre mondiale, il peine à réintégrer la société civile et présentera sa démission.

Dès 1934, Société Générale créé une école des grooms pour donner à ces jeunes auxiliaires les moyens de s'élever plus facilement dans la hiérarchie. À cette date, on en compte 71 pour la seule ville de Paris. À raison de deux fois par semaine, les formations dispensées mettent l'accent sur le français et la comptabilité. Une initiative révélatrice de l'esprit maison. La suite de la carrière d'Albert Winter, quant à elle, nous est inconnue. Nul doute qu'il ait couru vers de nouvelles aventures...