La Tour Eiffel, ou le meccano de la « Générale »

Fait peu connu, Société Générale a contribué au financement de la Tour Eiffel. Une entreprise moderne et titanesque qui témoigne déjà, à la fin du XIXe siècle, de sa volonté d’accompagner les grands projets de son temps.

Vendredi 31 mars 1889. Au cœur de Paris, le Champ de Mars est en fête. Gustave Eiffel, lui, est aux anges. Il contemple avec une fierté non dissimulée la majestueuse tour de fer qui est son œuvre et qui porte, pour la postérité, son nom. L’inauguration du monument, haut de 324 mètres, se déroule sous les yeux ébahis de dizaines de milliers de personnes massées au pied de la construction. Deux ans, deux mois et cinq jours. C’est la durée des travaux dirigés d’une main de maître par l’ingénieur bourguignon. Parmi l’aréopage de journalistes, de politiciens et de notables auxquels il réserve le privilège d’une ascension, se trouve Octave Homberg, directeur général de Société Générale. Sa présence n’est en rien surprenante. Partenaire attitrée des grands chantiers de l’industrie et ouverte aux innovations technologiques, la banque s’est associée au projet et a contribué à l’achèvement de la tour pour l’ouverture de l’Exposition universelle à Paris. Une véritable course contre la montre remportée en cette année de célébration du centenaire de la Révolution française.

Contrairement à une idée reçue, l’opération n’est pas uniquement une prouesse technique. Elle l’est aussi en matière de financement. Les origines de la construction remontent à juin 1886, lorsqu’un comité de spécialistes choisit le projet de Gustave Eiffel pour relever un défi de taille : construire la tour la plus haute du monde ! La mythique « tour de mille pieds » qui hante les rêves des architectes et des ingénieurs depuis des siècles… Il s’agit tout autant, dans l’esprit des organisateurs de la future Exposition universelle, de faire étalage du savoir-faire industriel français que d’élever un monument à la gloire de la « Ville lumière ». Connu pour ses précédentes réalisations, telles que le pont Maria Pia sur le Douro (Portugal) et le viaduc de Garabit (Cantal), Eiffel se lance dans des travaux titanesques d’après les plans conçus par l’ingénieur Kœchlin. Le 8 janvier 1887, l’État et la Ville de Paris lui apportent leur concours en lui accordant des droits pour la construction et l’exploitation de la tour sur le Champ de Mars. À cet effet, ils lui délivrent une subvention de 1 500 000 francs. Or, très vite, le chef d’entreprise qu’est Eiffel se rend compte que cette somme ne lui permettra pas de couvrir le coût total de la construction. Pendant des mois, il part en quête de financements. Si les travaux continuent à avancer, il craint de ne pouvoir honorer ses engagements et, faute de ressources suffisantes, de livrer la tour à temps.

Ses efforts finissent par porter leurs fruits. En entrepreneur éclairé, Gustave Eiffel se hâte de fonder la Société de la Tour Eiffel, qui est à la fois une entreprise d’exploitation du futur monument et son support de financement. Le temps presse, car la construction a déjà atteint le second étage. L’ingénieur associe à la société un consortium de trois établissements bancaires : la Société Générale, la Banque franco-égyptienne et le Crédit industriel et commercial. Celles-ci participent à hauteur de 2 500 000 francs, soit la moitié du capital, chacune d’entre elles se répartissant le tiers des investissements. Si Eiffel assume seul le risque de la construction, le financement est très innovant dans la mesure où le montage en prévoit le remboursement par la vente des tickets. Le succès de l’opération est total. Durant l’Exposition universelle, la Tour accueille deux millions de visiteurs et assure sa rentabilité. Pendant quarante et un ans, elle sera le monument le plus élevé de la planète.

Société Générale n’aura qu’à se féliciter d’un tel partenariat. Et pas seulement parce qu’elle fait un bénéfice d’environ le tiers de son investissement, les actions achetées 500 francs étant revendues 770 francs dès l’inauguration de l’Exposition. En associant son nom à la réalisation d’un projet aussi ambitieux, elle a donné foi à sa dénomination sociale et a démontré, une fois de plus, qu’elle était ouverte au progrès et à la modernité (techniques de construction, chemins de fer, électricité, téléphone, puis automobiles, etc.) Sa collaboration avec Gustave Eiffel, d’ailleurs, se poursuit à travers de fructueuses prises de participation au capital de la Compagnie des Établissements Eiffel. Lors de l’Exposition universelle de Paris en 1900, Société Générale a même droit à un pavillon au pied de l’édifice. Mais surtout, elle peut se targuer d’avoir contribué à l’érection d’un monument hors norme et à la charge symbolique unanimement reconnue à travers le monde. Car la Tour Eiffel n’a pas fini de trôner au-dessus de Paris et de faire rêver. En France comme à l’étranger...