L’Art Nouveau dans la banque

Un style architectural et décoratif si particulier. Avant la Première Guerre mondiale, à la faveur du développement de son parc immobilier, Société Générale a-t-elle noué des liens privilégiés avec l’Art Nouveau ?

Si l’Art Nouveau est peu ou prou, considéré comme le style moderne de l’époque, peu d’instances « officielles » ou « respectables » s’y abandonneront sans retenue. Comme on peut le constater au sein du siège parisien du boulevard Haussmann, l’architecte Jacques-René Hermant, par ailleurs capable d’en déployer toutes les séductions sur la villa nancéienne Victor Luc, n’y applique en 1912 que quelques éléments sans y soumettre la structure.

Il faut voyager en province pour trouver quelques agences où ce style a été employé avec plus de conviction. Deux agences ont pu être identifiées dans le Sud-Ouest : à Toulouse et à Bressuire dans les Deux-Sèvres. Il nous est pour l’instant impossible de préciser les noms de leurs architectes ni leurs dates de construction. Tout au plus l’ampleur du décor de l’agence toulousaine fait-elle soupçonner qu’il s’agit d’une création et non du réemploi d’un bâtiment préexistant. Des menuiseries et un mobilier original aux lignes sinueuses complètent un décor en staff exubérant mais contenu dans la structure orthogonale métallique (ou en béton) du hall d’accueil.

Dans l’Est, à Chalon-sur-Saône, Société Générale est logée au rez-de-chaussée d’un bel immeuble Art Nouveau de trois étages et combles. Les photographies les plus anciennes datent de 1912 et montrent aussi des aménagements intérieurs dans un style floral pour les staffs et linéaire pour les menuiseries et les vitraux.

Avant 1914, le Nord-Est de la France subit l’influence stylistique de l’École de Nancy qui développe son style architectural à partir de 1901. Son empreinte est suffisamment forte dans la ville pour que ses quatre principaux établissements financiers fassent construire leurs sièges en faisant appel aux jeunes architectes nancéiens travaillant dans ce style. Société Générale s’implante à Nancy en 1871, en louant un local au 18 rue de Guise, dans la vieille ville. Puis, en 1875, elle se rapproche du centre-ville. Constant Thibault, directeur de l’agence depuis 1899, monte à partir de 1901-1902 une opération immobilière pour la construction d’un nouveau siège qui sera situé à proximité, au 42-44 rue Saint-Dizier. Dans une sorte de demi-mesure, Société Générale ne sera que locataire d’un immeuble construit en partie pour elle .

Le fils de la propriétaire, le docteur Henri-Marie Aimé fait partie du cercle de personnalités proches de l’École de Nancy. C’est sans doute lui qui sollicite le jeune architecte Georges Biet ainsi que le menuisier Eugène Vallin pour la façade. Les plans de l’immeuble Aimé sont établis en 1902. Ce nouvel immeuble dépasse les immeubles voisins et impose un nouveau gabarit à la rue d’aspect encore très provincial.

Pour la façade, Vallin a déjà beaucoup épuré son style. Il va surtout amplifier la verticalité par de fortes moulures qui individualisent les travées et qui sont autant de tiges végétales pourvues de gaines d’ombelles stylisées lors des raccords avec les éléments horizontaux. Au quatrième étage, il introduit un poitrail métallique couronnant la façade, plus décoratif que fonctionnel puisqu’il a peu à supporter. Le public de la banque entre au niveau du porche central et après avoir franchi une double porte, parvient à la salle centrale des guichets, éclairée par une verrière maintenue par des consoles métalliques.

On trouve également en Lorraine, à Rambervillers (Vosges) une autre agence de style nancéien. Cet immeuble, construit vers 1903, abrite à l’origine la boutique d’un chapelier. Quelques années après, il est surélevé d’un étage, avant que Société Générale ne s’y installe en 1913.

Progressivement démodé avant la Première Guerre mondiale, l’Art Nouveau devient obsolète à l’issue du conflit. Il cède le pas à l’Art Déco dont le caractère partiellement néo-classique semble certainement mieux convenir à l’aspect sérieux recherché par les institutions bancaires.