Pétrole en dollar ou en euro : pas de différence majeure

Par Michala Marcussen | Directeur de la Recherche Économique, SGAM Paris | 06/11/09

Aujourd’hui, la seule alternative au dollar sur le marché du pétrole consisterait à négocier le baril en euro, ce qui aurait selon nous un impact négligeable. La véritable question qui se pose est celle des politiques de change des grands exportateurs et importateurs de pétrole.

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Il y a quelques semaines, le quotidien britannique The Independent a évoqué l’existence de discussions secrètes entre plusieurs États du Golfe, la Chine, la Russie, le Japon et le Brésil dans le but de remplacer le dollar américain sur le marché du pétrole par un panier de devises réunissant le yen, le renminbi, l’euro, l’or et la future monnaie du Conseil de coopération du Golfe1. Les faits ont été rapidement démentis mais la question de l’impact d’une telle mesure reste posée.

Négocier le pétrole avec un panier de devises risque de se révéler à la fois pesant et inefficace compte tenu de la faible liquidité de la plupart des monnaies mentionnées. Aujourd’hui, la seule alternative au dollar consisterait à négocier le baril en euro, ce qui aurait selon nous un impact négligeable. La véritable question qui se pose est celle des politiques de change des grands exportateurs et importateurs de pétrole.

Le prix du pétrole changerait-il s’il était libellé en euro ?

Le prix du pétrole reflète les informations disponibles sur l’offre et la demande. Le marché est aujourd’hui équilibré à 78 $ / b et 53€ / b. Libeller le pétrole en euro ne devrait pas avoir d’impact sur les prix en soi, sans quoi le prix s’écarterait de son niveau d’équilibre. Une baisse du dollar a un impact sur le prix du pétrole en dollars, mais pas sur le prix du pétrole en euros. Cependant, une variation du prix réel du pétrole (indépendamment de la devise dans laquelle il est exprimé), a un impact significatif sur les taux de changes en raison de modifications sur les équilibres commerciaux entre pays importateurs et exportateurs de pétrole, et sur les allocations de portefeuilles. Par ailleurs, la volatilité des prix du pétrole en terme réel en dollar et en euro est globalement identique. En outre, les marchés des changes offrent l’opportunité de se couvrir à un coût raisonnable. De cette manière, exportateurs et importateurs peuvent facilement s’assurer que le pétrole soit libellé dans la devise de leur choix.

Pourquoi ancrer sa devise au dollar ?

Le débat sur le prix du pétrole en euro dépasse la question du choix d’une devise de facturation. La véritable question est celle du choix d’une politique de change. Aujourd’hui, plus de 40 % des exportateurs et des importateurs de pétrole ancrent leur devise d’une façon ou d’une autre sur le dollar. Cela changerait-il si le pétrole était négocié en euro ?

Le principal argument avancé par les exportateurs pétroliers pour justifier l’arrimage de leur monnaie au dollar est que le pétrole est libellé en dollar. Ainsi, ancrer sa devise au dollar éliminerait tout écart entre les recettes pétrolières (en dollar) et les dépenses publiques (en monnaie locale). D’autre part, ce système permettrait aux pays d’éviter le « syndrome hollandais »2 en empêchant les devises locales de s’apprécier avec la hausse du prix du pétrole. Enfin, l’ancrage sur le dollar leur permettrait de gagner en crédibilité en transposant la politique monétaire relativement stable des États-Unis.

Avec cette même logique, passer à l’euro pour négocier le pétrole demanderait aux pays exportateurs d’ancrer leur devise sur l’euro. A l’inverse du changement simple de devise de facturation, une telle décision aurait des conséquences importantes, dans la mesure où les exportateurs constituent des réserves de change en dollar du fait de leur politique d’ancrage (et non parce que les recettes pétrolières sont en dollar). Ces pays devraient alors vendre des dollars pour diversifier leurs réserves, ce qui pèserait sur leurs devises. L’ancrage à l’euro se traduirait donc par une importante réallocation de portefeuille à l’échelle mondiale. Sauf si les pays exportateurs pensent que la facturation en euro leur assurerait un prix réel plus élevé, passer d’un ancrage au dollar à un ancrage à l’euro ne devrait leur apporter aucun bénéfice économique. Ils doivent en fait s’interroger sur l’utilité de leurs politiques d’ancrage. En effet :

  • premièrement, la gestion difficile des politiques budgétaires dans les pays exportateurs est liée à la volatilité des prix pétroliers, et non à la différence de devise entre les recettes pétrolières et les dépenses publiques. Notons que les pays exportateurs qui pratiquent un régime de change flexible ont des recettes pétrolières moins volatiles.
  • Deuxièmement, le « syndrome hollandais » est plus facile à combattre avec une politique budgétaire rigoureuse.
  • Enfin, l’avantage d’importer la politique monétaire américaine (ou de la zone euro) doit être mis en perspective avec le risque de transposer une politique monétaire inadaptée à l’économie locale.

La majorité des importateurs de pétrole maintiennent également une forme d’ancrage de leur devise au dollar. La Chine a supprimé officiellement sa politique d’ancrage en juillet 2005, mais celle-ci demeure de facto. Libeller le prix du pétrole en euro entraînerait-il un changement de la politique de change chinoise, et par là même un redéploiement considérable de ses 2,300 Mds de réserves ? Encore une fois, remplacer une politique d’ancrage par une autre ne constitue pas une solution de long terme pour la Chine (ou pour toute autre économie émergente). Compte tenu du développement des moteurs de croissance, une transition vers un régime de change flexible serait beaucoup plus appropriée.

La véritable question est donc celle des régimes de change, et non celle de la devise de la facturation pétrolière. Le passage à un régime de change plus flexible pour les grandes économies émergentes serait approprié et marquerait la fin de la domination du dollar. Ce choix ne dépend toutefois pas de celui de la devise de facturation du pétrole. Enfin, rappelons qu’un effondrement du dollar américain n’est dans l’intérêt de personne, surtout pas des pays qui détiennent de façon massive des actifs libellés en dollar.

 

1 Les pays membres du Conseil de coopération du Golfe sont l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Koweït, Oman, le Qatar et les Émirats arabes unis.

2 Le « syndrome hollandais » est le risque pour une économie de voir un secteur lié aux matières premières en pleine expansion s’accaparer toutes les ressources au détriment des autres secteurs.