Asie : Un nouveau modèle est nécessaire

Par Michala Marcussen | Directeur de la Recherche Économique, SGAM Paris | 02/09/09

Certains pensaient que l’impact de la crise sur l’Asie serait modéré grâce au « découplage ». C’était omettre la dépendance de ces économies aux marchés extérieurs.

Imprimer cette page
Envoyer par mail
Les flux RSS
Nous contacter
Ajouter aux favoris
Augmenter la taille de police
Reduire la taille de police

Lorsque la crise des subprime a éclaté à l’été 2007, certains pensaient que l’impact sur l’Asie serait modéré grâce au « découplage ». La région bénéficiait en effet d’un système bancaire peu exposé aux actifs « toxiques », d’un commerce intrazone dynamique, d’entreprises en situation financière saine et de balances extérieures excédentaires. C’était omettre la dépendance de ces économies aux marchés extérieurs, et en particulier au marché américain, dopé par le dynamisme de la consommation des ménages. Les Etats-Unis et l’Europe étant aux prises avec la pire récession depuis la seconde guerre mondiale, l’Asie doit faire face à un repli économique brutal. Au-delà de la mise en oeuvre des politiques de relance, les autorités ont un défi encore plus grand à relever : façonner un nouveau modèle de croissance afin que celle-ci s’inscrive dans la durée et profite aux générations futures. L’Asie possède selon nous des bases solides sur lesquelles s’appuyer, mais son avenir dépendra de l’adéquation des politiques qui seront mises en œuvre.

LES TIGRES DES EXPORTATIONS MANUFACTURIÈRES

L’Asie est l’une des pionnières des exportations manufacturières, avec le succès retentissant du Japon dans les années 1960 et 1970, suivi de l’essor de Hong Kong, de Singapour, de la Corée et de Taïwan dans les années 1980 et, enfin, la diffusion de ce modèle à toute l’Asie du Sud-Est, et à la Chine dans les années 1990. L’Inde, plus connue pour son secteur tertiaire, joue également un rôle clé pour la plateforme manufacturière mondiale que constitue la région. Les processus productifs ont progressivement fait l’objet d’une intégration verticale au sein de l’Asie, pour des motifs liés aux coûts de main-d’œuvre, aux degrés de spécialisation et à la modernisation des technologies de production, de communication et de transport. Dernier rouage de ce modèle sophistiqué, les politiques mises en œuvre, qui créent un environnement favorable aux producteurs d’exportations manufacturières. Ce système a pourtant un talon d’Achille : comme environ 70 % des biens finis produits sont vendus en dehors de la région, il est extrêmement dépendant de la consommation dans les pays développés.

EN QUÊTE DE NOUVEAUX CONSOMMATEURS

Ces trente dernières années, les ménages américains se sont endettés pour consommer. Entre la fin des années 1970 et la fin des années 1990, leur endettement a augmenté d’un point par an. Entre 2000 et 2006, cet endettement en pourcentage du PIB a progressé de près de 4,5 points par an en moyenne, portant la dette des ménages à près de 100 % du PIB. La crise a brutalement mis fi n à ce modèle et les ménages américains devront au cours des prochaines années réduire leur endettement. Les ménages européens ont été plus sages mais ils doivent également assainir leur situation financière. Compte tenu du vieillissement de la population et des pressions pesant sur les systèmes de retraite, une hausse de l’épargne sera nécessaire pour assurer le niveau de vie des futurs retraités. Certes, les États-Unis et l’Europe vont rester des marchés majeurs pour les exportations asiatiques, mais ils ne seront plus les moteurs des taux de croissance fulgurants qu’affichait l’Asie avant la crise. Si elle veut retrouver ces taux de croissance, l’Asie doit changer de cap.

LE RÔLE DES AUTORITÉS

À court terme, l’assouplissement des politiques va soutenir l’activité en Asie. Les banques centrales ont abaissé les taux d’intérêt et les États ont élaboré des plans de relance massifs, en Chine notamment (586 milliards USD). Ces politiques n’ont cependant qu’un impact provisoire et devront être financées. Seul le secteur privé pourra redonner à la demande intérieure son rôle de moteur durable de croissance. Cela ne sera ni automatique, ni rapide. Le modèle exportateur que l’Asie a conçu ces quarante dernières années doit être repensé, en plaçant la demande intérieure au centre. Des réformes structurelles seront donc essentielles, et plusieurs domaines doivent faire l’objet d’une attention particulière :

• infrastructures sociales
Les ménages asiatiques ont accumulé une gigantesque épargne de précaution afin de payer les coûts liés à l’éducation, à la santé, au chômage et aux retraites. Le développement d’infrastructures sociales impliquerait une mutualisation des risques et une baisse de cette épargne de précaution. De plus, les dépenses publiques en matière d’éducation augmentent le niveau de qualification de la main-d’œuvre, une tendance favorable au développement économique.

• infrastructures financières
En outre, en raison de la faible pénétration du crédit à la consommation, les jeunes asiatiques sont nombreux à économiser avant de réaliser de gros achats. Il conviendrait de libéraliser la fixation des taux d’intérêt et de mettre un terme aux mesures favorisant les grands secteurs manufacturiers afin de réorienter le capital en faveur d’autres secteurs et notamment des PME. L’efficacité accrue des systèmes financiers assurerait également une meilleure rémunération du capital.

• répartition des bénéfices
Si le taux d’épargne des ménages est élevé, ce sont surtout les entreprises qui gonflent l’excédent d’épargne asiatique. Des politiques encourageant le versement de dividendes et/ou la redistribution des bénéfices via la fiscalité permettraient aux ménages de profiter davantage de la rentabilité des entreprises.

• Marchés intérieurs
La lourdeur de la législation régissant les marchés des biens et des services doit être réduite, afin de renforcer la compétitivité et l’efficacité des marchés intérieurs.

• changement climatique
Créer des conditions favorables au développement économique ne doit pas menacer l’environnement. Une part importante des dernières mesures de relance est consacrée aux problématiques climatiques et notamment à la construction de réseaux de transport (chemins de fer par ex.).

Élément positif, l’Asie possède des bases économiques solides qui lui permettront de lancer ses réformes ambitieuses. Cette redéfinition du modèle de croissance en faveur de la demande intérieure sera lente et la croissance de la région va ralentir au cours des prochaines années, au gré de ce vaste processus d’adaptation. Les taux de croissance des pays asiatiques continueront toutefois à faire pâlir d’envie les pays développés et la part de l’Asie dans le PIB mondial – 25 % actuellement (hors Japon) – va continuer à augmenter. Enfin, le processus de transition va créer une multitude d’opportunités pour les entreprises asiatiques. Ainsi, pour les investisseurs, il convient de conserver une attention toute particulière à l’Asie.